LA SECONDE VAGUE DU BLACK METAL ET SES ACTEURS SCANDINAVES


Chers blackeux, chères blackeuses, et à tous les autres, bien l'bonjour !

C'est avec force hardes en cuir, cartouchières, bracelets à pointes, chaines et corpsepaints que la bande des Trve Blyon vous invite en sa demeure craspec et rongée par les pires remugles des territoires sataniques pour vous conter fleurette sur la seconde vague du Black Metal.
Un programme pernicieusement méphistophélique que saura vous satisfaire, nous n'en doutons point, pour peu que vous vous pointiez pour les bonnes raisons.

Vous voulez vous imaginer brûler vif dans l'incendie de la Stavkirke de Fantoft en bouffant du cureton grillé en brochettes ?
Vous vous attendez à frissonner au récit des exploits meurtriers perpétrés par les tristement célèbres Bård "Faust" Eithun et Kristian … pardon, Varg (c'est vrai que Kristian, ça fait pas très trve ivol, soit dit en passant) Vikernes ?
Vous guettez fébrilement les confessions du second cité, alias ce monsieur le Conte Grishnackh, à sa sortie de tôle ?
Vous espérez savoir si ses nuits sont hantées par le fantôme d'un certain Øystein "Euronymous" Aarseth à qui il a lâchement taillé une boutonnière ?
Vous crevez d'impatience à l'idée de vous secouer la nouille en lisant l'exposé anal-ytique de ses déclarations pro-aryennes ? …

… Dans ce cas, passez directo votre chemin car ici, on n'est pas chez les Seigneurs du Chaos. On est chez les Trublions, alors ça jacte musique et uniquement musique, qu'on se le dise !

Certes, les évènements précédemment mentionnés se devaient d'être très brièvement rappelés, ne serait-ce que pour le rôle non-négligeable qu'ils ont joué dans la renommée du Black Metal et l'aura de certains de ses principaux protagonistes norvégiens de la première moitié des années 90, au travers d'un incommensurable abattage médiatique, déchaînant les passions autant que les élucubrations les plus illuminées, provoquant d'incessantes guéguerres intestines entre les pro-Grishnackh et les pro-Euronymous aussi misérables que les vulgaires batailles de cours de récré opposant les pro-Nike aux pro-Adidas.

Mais inutile de s'y appesantir plus que cela, l'importance artistique de cette période mouvementée résidant fermement dans l'expression musicale d'un genre qui tend alors à une résolue diversification en même temps qu'il se définit de manière précise, ciselant finement ses contours qui étaient encore bien flous à l'issue des années 80 et de la première vague que nous vous avions présenté dans une précédente sélection.
Après l'embryonnaire croisement entre Heavy, Death et Thrash, le début des années 90 voit le Black Metal s'extirper de sa chrysalide et se distinguer en courants nettement circonscrits intégrant à dose variée de multiples éléments mélodico-esthétiques, ralentissant le tempo ou au contraire renforçant la rapidité fiévreuse, l'aspect cru et sale qui caractérisait l'âme de la première vague.
C'est à partir de là notamment que s'impose l'appellation "True Black" échue à un style purement chargé de l'essence originelle, par opposition au Black dit symphonique, atmosphérique, ambiant ou encore Pagan, s'éloignant de l'impitoyable rudesse primitive pour revêtir un habillage plus harmonieux et séduisant … plus commercial diront beaucoup.

Notre présente sélection à la visée historique entend non seulement présenter les acteurs fondamentaux de la seconde vague, mais aussi et surtout se concentrer sur la genèse de ces différents courants, et le choix de la délimitation temporelle et géographique en est ainsi justifié.
Aux années où ont émergé tous les Nokturnal Mortum, Lucifugum, Negura Bunget, Graveland, Skyforger, Celestia, Blut Aus Nord ou autres Xibalba, Havohej, Black Funeral et Judas Iscariot en diverses contrées de par le monde, l'essentiel avait déjà été accompli dans le bouillonnant Grand Nord de l'Europe, en Norvège majoritairement, bien que les voisins suédois et finlandais ne furent pas en reste en termes d'effervescence, loin de là.
Chacun pourra également regretter l'absence de formations telles que les grecs de Zemial, les tchèques de Master's Hammer et Maniac Butcher, ou les nippons de Sigh et Abigail, établies aux heures de la tempête scandinave (voire avant), mais le modique impact des uns n'a d'égal que la singularité et l'atypisme prononcé des autres, tous étant malheureusement passés plus ou moins inaperçus à l'époque et ce malgré leurs indéniables qualités. A charge de revanche, car nul doute que ces groupes seront tôt ou tard mis à l'honneur (réhabilités ?) à l'occasion d'une future sélection.

Enfin, le Black Metal étant, comme toute culture, voué à évoluer et ce autant pour le meilleur que pour le pire, nous vous proposons dans la dernière partie de notre article de retracer l'intégralité du parcours de deux groupes choisis de par leur destin entremêlé et leur réussite artistique divergente, ce second point restant subjectivement trublionesque … si vous voyez ce qu'on veut dire … en gros, satisfaits ou allez vous brosser, comme dirait l'ami BG.
Dimmu Borgir, Old Man's Child : deux groupes issus des profondeurs obscures de l'underground puis élevés jusque sous le feu des projecteurs, deux exemples de transition de la seconde vague vers le Black du troisième millénaire.

Sur ce, nous vous laissons à vos pérégrinations en ces lieux où crépite le démoniaque brasier des tréfonds des Enfers et souffle le glacial blizzard des terres nordiques. De notre côté, nous avons d'autres nonnes en chaleur à fouetter.

Bon vent !


Dire que l’explosion de l’ogive "A Blaze in the Northern Sky" balancée par l'armada darkthronienne au crépuscule de l’an 1991 a fait un bon paquet de victimes est un doux euphémisme. Si l’on s’amuse à légèrement grossir le trait, l’on peut remarquer que lesdites victimes se répartissent en deux catégories : les consentantes, celles qui s’agenouillèrent devant l’irrésistible puissance du froid et grésillant TNBM (True Norwegian Black Metal) et en perpétueront la tradition à travers les âges, et les collatérales, celles qui se retrouvèrent bien involontairement éclipsées par le souffle dévastateur du skeud en question. La scène Black Metal finlandaise du tout début des années 90 se situe dans cette seconde catégorie. Et pourtant …
Bien que constituée d'un contingent fort réduit, elle n'en compte pas moins en ses rangs certains belligérants de la trempe la plus haineuse et meurtrière qui soit, perpétuant directement l'originel brasier de l'Enfer des pionniers de la première vague. Impaled Nazarene, Archgoat, Beherit, soit trois héritiers des formations les plus radicales et blasphématoires des années 80, n’ayant cure d’une quelconque retranscription musicale et conceptuelle des cultures païennes, des vallées enneigées, des fjords et autres incommensurables forêts du Grand Nord. Pour eux, seule compte l’annihilation, brutale et sans fioriture. Philosophie bas-du-front et approche minimaliste, s’il en est, mais au combien efficaces dans leur implacable vision nihiliste, chacun agissant selon sa propre méthode d'ultraviolente pénétration des voies du Seigneur.
Impaled Nazarene : shooté d’un Punk Hardcore corrosif et virulent, style qui faisait déjà partie des influences premières de Bathory et Hellhammer, rappelons-le.
Beherit : reprenant les hostilités là où les avaient laissées les brésiliens de Sarcofago avec leur "INRI" de 1987, soit un art Black Metal chaotique et sans pitié, encore ancré dans ses racines Death / Thrash.
Archgoat : campant un pied fourchu sur les territoires de Beherit, l’autre sur ceux de Blasphemy, dans un rendu lourd et poisseux qui leur vaudra souvent d’être qualifiés de Black / Death, bien que le riffing minimaliste demeure purement Black. D’ailleurs, le groupe ne s’autoproclame-t-il pas jouer du "Raw Black Metal since 1989" ?
A méditer… Pour l’heure, place au valeureux soldat Beherit

BEHERIT - The Oath of Black Blood (1991)

Beherit fût auteur en 1990 d'une série d'enregistrements crachant, vomissant une pure sauvagerie de metal extrême prenant sa source impure dans les vinyles tradés de chez Cogumelo Produções (Vulcano, Holocausto, Sepultura, Sextrash et bien sûr Sarcofago, l'influence principale de Beherit), dont le trio Marko "Nuclear Holocausto" Laiho (guitare & chant) / Demon Fornication (basse & chant) / Jari "The Last Slaughter" Pirinen (batterie) s'est abreuvé depuis sa formation l'année précédente sous le nom de Pseudo Christ.
Deux de ces enregistrements, la démo "Demonomancy" et l'EP "Dawn of Satan's Millenium", se retrouveront compilés tels quels sur leur pseudo-premier album "The Oath of Black Blood" par Turbo Music en 1991, sans réenregistrement ni retouche aucune, la légende voulant que le groupe ait dilapidé l'argent avancé par le label, initialement prévu pour la mise en boîte d'un vrai premier album, en un excès de réjouissances bien peu catholiques telles que l’alcool et les putes. Vérité ou affabulation ? Chacun se fera son opinion, d’autant que Turbo Music n’a pas jugé utile de prévenir le groupe quant à la sortie de l’objet. En tous cas, des excès en tous genres, "The Oath of Black Blood" n'en manque pas. Il en regorge, même, avec sa production ultra-raw, sa fibre occulte, ses morceaux joués en conditions live, brut de décoffrage, renforçant l'impétueuse sensation d'urgence. Faut que ça sorte, faut que ça broie, faut que ça débite en morceaux, faut que ça réduise en cendres.
Une rage dévastatrice se dégage des brulots "Metal of Death", "Goat Worship" et "Hail Sathanas", enchaînant leurs riffs sans temps mort, fusant dans tous les sens, expédiés en moins de 2 minutes chrono avec un blast ininterrompu. Une folie incontrôlée s'empare des soli aussi concis que déchiquetants. Une folie et une rage intensifiées par des "Grave Desecration" et "Beast of Damnation" où le tempo s'alourdit et l'atmosphère s'épaissit au détour de quelques breaks, décuplées par le jaillissement de toiles morbides (les ouvertures de "Witchcraft" et "Hail Sathanas") et de vocaux primitifs, éructés en des grognements bestiaux ou exhalés en un souffle méphitique.
C'est brouillon, c'est parfois difficilement audible, ça n'a plus grand-chose d'humain, mais l'impression générale qui prédomine est surtout celle d'un effroyable chaos orchestré sur les territoires de Satan en personne, dont le nom syrien n'est autre que … Beherit !
Chacun des deux enregistrements constituant "The Oath of Black Blood" (dont le "Dawn of Satan's Millenium" qui sera source d'inspiration pour l'EP "Angelcunt" de Archgoat) est initié par une intro ambiante à forte charge sulfureuse et occulte, "Intro: Temple" avec ses stridences insidieuses, puis "Black Mass Prayer" avec ses chœurs sinistres et ses sons de cloches inquiétants. Une remarque intéressante dans le sens où cette manière de procéder, cette "mise en scène" est une sorte de gimmick que l'on retrouve régulièrement dans plusieurs œuvres extrêmes de l'époque telles que "Fallen Angel of Doom" (premier album de Blasphemy en 1990), "A Blaze in the Northern Sky" (avec l'ouverture de "Kathaarian Life Code", 1991), "Wrath of the Tyrant" (la seconde démo de Emperor, 1992) et le "Angelcunt" de Archgoat (encore eux ! ), avec sa fameuse "Invocation" (qui sera reprise sur les deux albums).

Une touche ambiante initiée sur "The Oath of Black Blood" et nettement accentuée sur le premier véritable album du groupe "Drawing Down the Moon", sorti en 1993 chez l'écurie-maison Spinefarm. Marko Laiho se sépare de ses ouailles Demon Fornication et The Last Slaughter (respectivement remplacés par Black Jesus et Necroperversor) et fait évoluer la musique de Beherit vers une expression metal plus lourde et pesante, laissant de l'espace à des nappes et effets de synthés empreints d'une dimension ésotérique, cosmique et sibylline, ne conservant de lien étroit avec "The Oath of Black Blood" que par les vocaux inhumains aux résonances d'outre-tombe et l'atmosphère occulte, fortement appuyée, si bien que chaque morceau, des morbides "Nocturnal Evil", "Down There…" et "Werewolf, Semen and Blood" aux mystiques "Nuclear Girl" et "Summerlands" en passant par l'incantatoire "The Gate of Nanna", apparaît comme la nouvelle étape d'un rituel wiccan.
"Drawing Down the Moon" fait de Beherit l'un des précurseurs du Black Ambient, aux côtés de Burzum et Abruptum, mais dans une veine différente. Point de dépression ni d'austérité maladive dans la facette ambiante des finlandais qui exploitent des ressorts purement occultes, les plus obscurs qu'il soit.

Un petit retour aux sources d'un Black Metal raw via l'intermède "Messe des Morts" (1993, réédité 6 ans plus tard sous forme de split avec le … "Angelcunt" de Archgoat), et voilà que Marko Laiho se retrouve seul aux commandes de la messe noire pour entamer un surprenant virage electro / ambient minimaliste, avec deux albums, "H418ov21.C" (1994) et "Electric Doom Synthesis" (1995), toujours chez Spinefarm mais n'ayant de lien avec le Beherit originel que leur empreinte ritualiste. Deux albums très controversés et qui en feront grimacer plus d'un.
S'ensuivront 14 années de silence avant que Beherit ne célèbre son retour au Black Metal rugueux, sulfureux et ambiancé avec un "Engram" de bonne tenue (2009), retrouvant le Jari Pirinen (Sodomatic Slaughter) des premières heures, et recrutant au passage un certain Ancient Corpse Desekrator qui n'est autre que l'expérimenté boss de Spikefarm (la branche extrême de Spinefarm), Sami Tenetz. Ah, la grande famille du metal finlandais …

IMPALED NAZARENE - Tol Cormpt Norz Norz Norz (1992)

Impaled Nazarene, c’est d’abord une histoire de famille : Mika (chant) et Kimmo (batterie), les deux frères Luttinen s’entourent d’un collège guitariste et d’un autre bassiste au début des années 90 et la bête est née. Après une démo et quelques concerts, notamment avec leurs légendaires compatriotes Beherit, leur carrière va rapidement prendre un virage important. Grâce à la démo "Taog Eht Fo Htao Eht" (1991), les finlandais captent l’attention d'Hervé Herbault qui tente de faire décoller son jeune label Osmose Productions. Dire qu’il a eu le nez creux à cette époque est un euphémisme, puisque en plus de signer les finlandais, il prendra aussi sous son aile Immortal et Marduk.

Quoi qu’il en soit, le premier album "Tol Cormpt Norz Norz Norz" (1992) détonne dans ce monde métallique extrême dominé par un Death Metal au sommet de sa forme, d’ailleurs on en retrouve ici quelques influences, notamment au niveau du chant de Mika qui pousse quelques growl assez monstrueux. On se demande d’ailleurs pourquoi il ne continuera pas sur les réalisations suivantes. Alors pour la description du style pratiqué par cette bande de furieux, pas si évident de répondre mais je vais vous la faire façon recette de cuisine : prenez le côté minimaliste et blasphématoire de Beherit, mettez une bonne dose de Punk, rajoutez un gros côté SM dans les paroles et certains interludes, versez une légère touche Death Metal, remuez le tout avec un crucifix maculé de sang, mettez au four (crématoire) pendant 30 minutes et vous obtenez une galette de Black Metal crue et sauvage qui fait un gros "Fuck" à l’establishment (et à vous tous aussi bande de connards !) à chaque instant.
Après l’étrange intro "Apolokia" et la voix avec delay de Mika Luttinen, "I Al Purg Vonpo" surgit tel un troupeau de punks dans un magasin de porcelaine. Grind ? Black ? Les deux mon capitaine, en tout cas ça ne fait pas dans la dentelle et ça rebutera vite fait les inconditionnels du Gay Metal. Les courts interludes rajoutent encore à l’aspect Satan Worship de ce disque : Sex, Satan and Rock’n’Roll ! Le très occulte "Goat Perversion" et son interminable partie centrale sans musique est un régal, la vénération du Malin la plus totale s’exprime dans ces grognements inhumains.
Certes, les musiciens remarqueront aussi sans peine et sans doute parfois avec un peu de mépris, que les riffs de guitares sont simplistes, que la basse se contente d’un accompagnement bateau, que le batteur ne place aucune partie spécialement technique ni de blast écrasant à la Suffocation,… tant pis pour eux, qu’ils aillent au diable ! Ou plutôt qu’ils retournent à l’église avec leurs potes enfants de chœurs ! Impaled Nazarene ne joue pas de la musique pour musiciens, Impaled Nazarene joue de la musique pour Satan et ses adeptes. D’ailleurs, quel morceau hommage que "Condemned to Hell" : un riff Death / Thrash frénétique soutenu par le chant dégoulinant (et avec beaucoup de reverb, il faut avouer) de Mika, suivi de guitares écrasantes rappelant Hellhammer, énorme et suprême.
Impaled Nazarene a indéniablement apporté une patte toute personnelle à la scène avec son côté "Punk sataniste extrême", faisant de" Tol Corpt Norz Norz Norz" une pièce particulière et ultime, tel Celtic Frost ou Bathory jouant à 200 à l’heure et faisant un gros Fuck au monde entier avec une veste à patches sans manches par dessus le bombers, des chaînes, une cagoule en cuir et un tatouage no futur… Jusqu’à la dernière seconde du morceau final, le combo vomit sa haine des masses naïves et dociles, soumises au fléau de la chrétienté. "Damnation (Raping the Angels)" n’est d’ailleurs qu’une violente déflagration de plus de 4 minutes et seulement deux riffs, provoquant une transe incontrôlée donnant envie de péter tout ce qui se trouve dans la pièce, et la cerise sur le gâteau, ou plutôt le crucifix dans l’orifice, est sans conteste la phrase finale répétée plusieurs fois afin de bien se faire comprendre : "I was homosexual partner of Jesus Christ", une finesse et une classe digne de Max Pécas, quoi.
Voilà donc un disque bien crasseux : antichrist, antimélodie, antigay, antitout, antitane même ! En gros, si je voulais dégoûter une tafiole venant de découvrir le Metal et adorant Epica ou Gojira, je lui ferais écouter direct "Tol Cormpt Norz Norz Norz", efficacité garantie sur facture.

Les réalisations suivantes, bien que toujours dans une veine Black / Punk direct et vindicatif, ne comporteront pourtant pas ce côté très occulte et déchainé de ce premier full-length. Entendons-nous bien, "Ugra-Karma" (1993) et "Suomi Finland Perkele" (1994) sont des excellents disques et contribueront d’ailleurs à faire la renommée de la bande à Mika Luttinen, mais seul "Tol Cormpt Norz Norz Norz" a cette pincée de folie qui fait la différence.
Dans tous les cas, Impaled Nazarene a su dès le début des années 90’ façonner un Black Metal très personnel, même si il n’a pas été copié jusqu’à l’overdose comme ceux de Emperor et Darkthrone.
The True Worshipper Obeys Lucifer, Total War-Winter War !!!!!!

ARCHGOAT - "Angelcunt (Tales of Desecration)" (1993)

En 1991, une ogive explosa en Scandinavie. A "Blaze in the Northern Sky" devint le représentant numéro un du Black Metal norvégien. La foule d'artistes locaux qui suivirent furent aux premières loges d'une nouvelle ère pour le genre et provoquèrent moult passions qui se répandirent à travers l'Europe. De nouveaux adeptes naquirent, certains ne jurant que par ce phénomène, parfois séduits par la nouvelle approche musicale ou tout simplement téléguidés par une médiatisation de plus en plus abondante, davantage liée aux actes des protagonistes qu'à la musique en elle-même.
C'est probablement par cette cause qu'une autre partie de la scène fut davantage occultée, un segment délivrant une autre approche du Black Metal, beaucoup plus lourde, beaucoup moins mélodique, mais pourtant tout aussi ancrée dans ses valeurs premières : misanthropie, occultisme, tempérament macabre et haineux.
Ainsi, la même année en Finlande (1991), sortirent deux œuvres phares : "The Oath of Black Blood" de Beherit, groupe aujourd'hui cultissime ayant inspiré bon nombre de formation à travers le monde, et "Jesus Spawn", première démo d'une autre entité locale : Archgoat.
Cet article est dédié au second, resté dans l'ombre de son compatriote au vu de son peu de constance, ayant splitté prématurément peu après la création de "Angelcunt (Tales of Desecration)". La raison ? Une scène BM de plus en plus grand public. Ca fait 100% trve, à chacun d'évaluer le potentiel culte/comique de cette anecdote.

Reste cet objet sorti en 1993 sur le label américain Necropolis Record pourtant bien plus fourni en productions scandinaves.
Dans un style très proche de Beherit auquel Blasphemy aurait pu injecter une dose d'inspiration non négligeable, Archgoat fait indéniablement partie de ces poids lourds créés pour tabasser. A des années lumières des productions crépitantes made in Norway, "Angelcunt" se veut donc très lourd, par son grain de guitare rocailleux conservant une petite pointe crachouillante dans les harmoniques plus hautes et son growl caverneux tenu par Angelslayer. Malgré un rendu sonnant assez Death Metal, l'art exploité reste un Black des plus raws et occultes.
Le groupe bloquant les outils de son atmosphère sur une fréquence en dessous de 2 Khz, ce monolithe aux riffs aussi peu aventureux qu'anti-mélodiques nous procure davantage l'image d'un cratère en fusion que d'une forêt enneigée à minuit. Poisseux, puant la sueur et le sang coagulé, "Angelcunt" n'hésite pas non plus à changer ses rapports : "Rise of the Black Moon" contient l'un de ces fameux low-tempo épicé d'un clavier discret cependant glauquissime. On retrouve également sur cet opus le titre culte "Jesus Spawn" et cette intro "Invocation" qui parcourra chaque début d'album studio du groupe.

"Angelcunt" franchement révolutionnaire ? Non. Plutôt une recette diablement intéressante et efficace possédant sa patte personnelle. Le tempérament extrême de "Angelcunt" fonctionne et s'inscrit à cette époque comme l'un des brûlots les plus occultes qui soit, se démarquant pour de bon de ses influences. Encore assez brouillon, il faudra attendre la reformation du groupe et la sortie du terrifiant "Whore of Bethlehem" en 2006 pour connaître l'apogée de ce groupe obscur. Un album dans la droite continuité de "Angelcunt" (au point qu'il serait impossible de deviner un tel laps de temps entre les deux objets) mais au style magnifié et à la production prenant une part active à la musique.
Aujourd'hui en quête d'une certaine évolution, "The Light-Devouring Darkness" (2009) marquera un léger tournant moins absolu, mais fidèle aux valeurs des finlandais.

On a tout dit sur Mayhem. Rumeurs, faits divers, vérités historiques, légendes savamment entretenues, le Black Metal a trouvé là son icône, bien que peu de blackeux peuvent se targuer de vraiment connaître l'envers du décor.
Nonobstant la vivace scène finnoise du début des années 90, et bien entendu la primauté de l’immense voisin suédois nommé Quorthon, certains se laissent aller à déclarer que la scène black scandinave doit tout à Mayhem. Après tout, le groupe norvégien avait déjà atteint son statut culte dès les années 80 : c’est d’ailleurs le seul groupe de cette sélection à déjà figurer dans Les Racines du Black, notre article précédent.
La seconde vague scandinave doit-elle donc tant que ça à ce combo obscur ? Et si oui, par quel biais ?

MAYHEM - De Mysteriis Dom Sathanas (1994)

Nous avions laissé Euronymous, son leader incontesté, à l’orée des années 90, au moment de la création de son propre label Deathlike Silence Productions (DSP) : monté avec les moyens du bord, d’abord insignifiant, ce petit label est tout de même lourd de symbole. Il démontre à quel point Euronymous, au-delà du folklore souvent excessif qui entoure Mayhem (et qui contribue à son image sulfureuse) se voit investi d’une mission quasi-mystique, à savoir entretenir le feu sacré d’un Black Metal qu’il est longtemps l’un des seuls à défendre en Norvège. De manière plus pragmatique encore, Euronymous ouvre une boutique spécialisée à Oslo (Helvete), qui sert autant de repère à ses adeptes que de distro diffusant les rares mais précieux sésames du Black Metal mondial. Mais nous y reviendrons plus tard.
Artistiquement, où en est Mayhem en ce début des nineties ? "Deathcrush", malgré son effet retentissant dans les tréfonds de l’underground Black mondial, est déjà loin derrière. L’ossature du groupe n’est pas très stable, et après les départs de Manheim et de Maniac, le line-up se stabilise avec deux recrues de choix : tout d’abord Jan Axel Blomberg, qui se fait surnommer Hellhammer. Batteur d’excellent niveau, celui-ci officie déjà dans un petit groupe avant-gardiste nommé Arcturus. Au niveau du chant, élément essentiel chez Mayhem, la recrue se nomme Per Yngve Ohlin, alias Dead. Jeune homme renfermé, à la personnalité instable et inquiétante, il apporte à sa façon sa pierre à l’édifice étonnant qui continue de se construire autour de Mayhem. Euronymous ayant poursuivi son travail de composition, avec une inspiration grandissante toutefois, Mayhem se retrouve avec le matériel suffisant pour répandre son message haineux et désespéré. Avec des morceaux de la trempe de "Freezing Moon", "Funeral Fog" ou encore "Buried by Time and Dust", le groupe va défendre dès 1990 une vision forte du Black Metal, encore matinée de l’héritage des années 80, mais également de plus en plus détachée des standards Thrash / Death, au profit d’une atmosphère toujours plus occulte et décharnée. Le travail de sape de Mayhem se fait au travers de prestations scéniques réputées légendaires, la force funéraire de sa musique se trouvant renforcée par le comportement ultime et habité de Dead. Cette période assez courte assoit définitivement la légende de Mayhem. Allant plus loin que tous ses prédécesseurs, le groupe incarne le Black Metal érigé en art de vivre. Il ne s’agit plus d’un style, mais d’un sacerdoce envers le mal et l’obscurité, quitte à divorcer définitivement d'avec son cousin le Death Metal, musicalement mais surtout dans l’attitude. La tournée de 1990, incluant notamment ce fameux passage à Leipzig, est celle d’une première apogée, l’acte de naissance du groupe en tant qu’égérie ultime du Black Metal, qui inquiète, fascine, déroute. Le style, jusque là peu reconnu et mal défini, devient pour la première fois dangereux, tant il semble prendre possession des membres de Mayhem, tant sa force musicale semble prendre sa source dans des racines inhumaines et démoniaques. Mayhem n’invente pas le Black Metal, il est simplement le premier à l’ériger en religion, dont la composante musicale n’est qu’un levier. Composante qui va être mise en stand-by d’ailleurs, au détriment de la rubrique fait divers, hormis le développement de DSP.
Le suicide de Dead, au printemps 1991, n’est que le début d’une succession d’évènements qui va amplifier le mythe d’une manière exponentielle. Mise en scène et utilisée à bon escient par les autres membres du groupe, la mort de son chanteur culte amorce une course sans fin, un jusqu’au-boutisme qui entremêle idéologie et volonté de choquer. Histoire d’aller toujours plus loin, le groupe multiplie les frasques de manière à peine anonyme au sein du fameux Inner Circle, période trop bien connue pour être développée ici. C’est en tout cas sur fond d’incendies d’églises et de provocations en tout genre (envers le Black finlandais, le Death Metal, les chrétiens,…) que "De Mysteriis Dom Sathanas" (DMDS) voit sa genèse, avec le terrifiant Attila au chant (vocaliste du fameux Tormentor – voir les Racines du Black), et le jeune Varg Vikernes à la basse, fondateur de Burzum, qui compte déjà deux albums publiés par DSP sous la houlette bienveillante d’Euronymous.
Alors que le Grand Mayhem s’apprête à sortir le disque qui doit confirmer le statut de leader du Black norvégien, déjà acquis extra-musicalement, Euronymous meurt assassiné. Varg Vikernes est condamné à la prison pour ce meurtre, et la mort de son leader incontesté semble incarner la fin du groupe.

DMDS sort quelques mois plus tard, de manière posthume pourrait-on dire. Le contexte enveloppe incontestablement le disque d’une aura unique. Mais le contexte n’est qu’un aléa, la réalité musicale est implacable : Mayhem signe un disque de génie. Composé de morceaux anciens encore mâtinés d’un Black primitif et de compositions plus récentes d’une pureté incontestable, le disque tranche également avec la concurrence (déjà féroce en cette année 94), par le biais d’un chant complètement atypique. Oscillant entre vociférations infernales et envolées plaintives et possédées, Attila transmet un frisson mortuaire indéniable.
Remarquablement exécuté par des musiciens désormais confirmés, DMDS cumule vélocité et puissance, froideur et émotion, odeur putride et grandeur mystique. Après des années de tâtonnement musical, Mayhem est parvenu à ce miracle que seul le Black Metal peut engendrer : une atmosphère tellement immersive qu’elle en devient dérangeante pour l’auditeur, mais tellement jouissive. A croire que Mayhem fût réellement possédé, la seule écoute du titre éponyme final suffit pour s’en convaincre.

L’après-Euronymous paraît d’abord inconcevable. Pourtant, Hellhammer va rechercher les deux autres membres historiques encore vivants, Maniac et Necrobutcher, et remet Mayhem en scène quelques années plus tard. Seulement, le pari est osé. Mayhem est allé tellement loin que sa légende s’est nourrie de ses excès : la mort de Dead, l’assassinat d’Euronymous, l’emprisonnement de Vikernes, l’Inner Circle….le culte de Mayhem est funéraire, de l’idolâtrie posthume, pas un mythe vivant. La reformation paraît donc mal engagée. Certains avis sont déjà tranchés avant même de laisser sa chance au nouveau Mayhem qui, pour beaucoup, ne sera jamais le Vrai, le Grand.
Dommage pour ceux là, car avec "Wolf’s Lair Abyss" (1998), à défaut de retrouver la force mortuaire et glacée de DMDS, Hellhammer et ses acolytes prouvent au moins leur capacité à pondre un Black puissant, ravageur, au côté extrême indéniable. Le coup reste toutefois isolé, car avec "Grand Declaration of War", celui qui fût le chantre du True Black vient carrément prendre tout le monde de contre-pied…suivant le pas d’autres historiques norvégiens (Arcturus notamment), Mayhem ose le sacrilège de sortir des standards sacrés du True BM. GDoW est à juste titre associé à cette nouvelle vague dite post-black qui, si elle n’abandonne pas l’esprit du style, n’hésite pas à aller piocher dans d’autres registres. Pour Mayhem, cela passe par un son très particulier, froid et presque synthétique, cinglant mais plutôt propre et produit (blasphème ! ), avec un univers qui souvent désarçonne, allant chatouiller des territoires presque Indus. Décharné, distordu, désarçonnant, le disque ne génère aucune réaction mesurée : on crie au génie ou à la trahison. Pour peu que l’on ne se laisse pas impressionner par des premières écoutes déconcertantes, ou polluer par la pensée unique de la frange orthodoxe du public Black, on doit reconnaître tout de même que le Mayhem vivant a encore du talent à revendre. Dix ans après les vrais débuts du mythe, Mayhem prouve une fois de plus qu’il n’est pas qu’un groupe parmi tant d’autres, mais qu’il continue à rester à part, y compris en écornant son image chez pas mal de ses ex-fans.

On imagine toutefois que le courage musical n’a pas forcément payé. La période qui suit est un peu incertaine, et le très neutre "Chimaira" (2004), qui semble ne pas vouloir choisir entre le post-black de GDoW et les racines plus classiques du groupe, marque la fin de l’aventure pour Maniac. Mayhem semble traverser les années 2000 avec l’ombre pesante de son passé, sans être en mesure de l’assumer.
Le retour d’Attila sur le tortueux "Ordo Ad Chao", 13 ans après DMDS, est plutôt bien accueilli. Là encore, en proposant un Black minimaliste et introspectif dans une veine novatrice (Deathspell Omega, Blut Aus Nord) qui semble pouvoir donner une alternative au Black Metal, Mayhem confirme sa propension à rester à la pointe du combat. Et c’est tant mieux.


Mayhem, Darkthrone, ou encore Immortal...on pourrait sonder bon nombre de metalheads sur les fondateurs du Black Metal, il est à peu près certain que ces trois là recevraient un plébiscite. Si cette idée reçue est aussi vivace, c'est bien que ces chefs de la meute norvégienne ont quand même posé des bases évidentes et reconnues. Lorsque le Black Metal évoluera sous des formes multiples, ces fondamentaux resteront ancrés et brandis, incarnant le refuge immortel du "vrai" Black Metal norvégien. Ses évangiles se nomment "A Blaze in the Northern Sky" – La Mort - (ou la spectaculaire conversion du plus grand groupe de death metal norvégien à la nouvelle religion prêchée par Mayhem), "Pure Holocaust" – Le Froid-, ou encore "Pentagram" – L'Enfer-, le quatrième étant celui de sa propre tête pensante, "De Mysteriis Dom Sathanas", peut- être le plus introspectif, dont nous avons déjà parlé. Refus de tout rapprochement avec le Death Metal, de tout compromis musical qui ne serait pas cohérent avec cette idéologie artistique globale autour du Black Metal (pas de claviers, dépouillement des structures, création transcendantale et introspective)...partons à la découverte de ces évangiles incarnant la pureté du vrai Black norvégien.

DARKTHRONE - A Blaze in the Northern Sky (1991)

Darkthrone est auteur d'une saga culte. La plus culte, au point qu'une aura s'est définitivement formée autour du groupe et l'a placé à tort ou à raison sur le trône du Black Metal norvégien. Pourtant issu au départ d'une scène Death scandinave au son proche des standards de l'époque tels "Left Hand Path", leur proximité avec un certain Øystein Aarseth et l'impact que ses idéaux eurent sur Gylve Nagell (Fenriz), batteur, et Ted Skjellum (Nocturno Culto), guitariste, bassiste et chanteur - accompagné de Zephyrous comme deuxième guitariste à cette époque - aura lancé un groupe qui, sans quoi, serait probablement resté dans l'ombre de Entombed, Grave ou Dismember le restant de sa carrière.
"A Blaze in the Northern Sky" fut l'un des plus gros bouleversements que la scène scandinave ait connu. La saga commence ici, par un virage aussi brutal que salvateur pour ses géniteurs, d'un Death typiquement nordique à l'un des brûlots les plus monumentaux de toute la scène Black. Dans l'attitude, "A Blaze in the Northern Sky" n'est pas sans rappeler celle du Punk. Une production laissée volontairement brouillonne concordant directement avec cet esprit vicieux, cet étalage de haine mais aussi cette démonstration de feeling. Labellisé chez Peaceville, qui deviendra tout aussi culte que le groupe pour avoir participé activement à son développement, "A Blaze" pour les intimes se reconnait dès les premières secondes, cette intro devenu mythique de "Kathaarian Life Code" se définit de nos jours comme l'étendard même du Black Metal de la seconde vague. "A Blaze" est une succession de titres qui, ensemble, forment un violent crachat au visage, d'un graillon plus noir et grumeleux que le pétrole le plus brut. Un grain écorché et une production sèche très garage, un répertoire de riffs dégoulinant de crasse et de sang desquels les larsens s'échappent en toute liberté, les vocaux arrachés de Ted... les ingrédients sont là et déjà magnifiés. On appréciera aussi ce passage par l'école du Death assez technique qui aura sûrement permis aux musiciens de garder une solide maîtrise de leurs instruments.
"A Blaze in the Northern Sky" est un chef d'œuvre incontestable, une référence en matière de haine et d'odeurs infernales. Et le mieux : le groupe ne s'est pas reposé sur ses lauriers par la suite.

1993 : Under a Funeral Moon

Il n'aura fallu qu'à peine un an pour que le groupe ne signe son deuxième méfait, depuis les sessions de répétitions de "A Blaze" devenues de véritables messes noires et exutoires pour le groupe, où l'aura diabolique se forma autour des 3 membres. Elle était donc bien réelle et engagea le groupe dans une voie très productive et surtout démoniaque au possible. "Under a Funeral Moon" se montre ainsi fort différent de "A Blaze", le groupe renouvelant sa recette et permettant ainsi une autre approche de son Black Metal. Ici, un véritable halo funeste entoure les artistes. Une production davantage écorchée, perdant par ailleurs cette réverb naturelle mais dévoilant un grain de guitare encore plus inhumain que "A Blaze", aiguisé pernicieusement dans ses hauts médiums. Malgré tout, ce nouveau skeud se montre beaucoup plus massif que son prédécesseur, moins varié, des blasts et down tempi tirés en longueur sous couvert d'un riffing à la frontière entre harmonies macabres et dissonances. Puis les vocaux lointains de Ted semblent moins fous mais davantage plongés dans un climat hypocondriaque, qui sera d'ailleurs le jus dont s'inspireront certains acteurs d'une vague Black Metal dépressive.

1994 : Transilvanian Hunger

"Transilvanian Hunger" représente pour beaucoup l'apogée même du culte Darkthronien, par tous les codes musicaux (voire même extra-musicaux) qu'il rassemble. Je ne m'étalerai pas de trop sur les anecdotes planant au dessus de sa sortie : La pochette faxée à l'arrache chez Peaceville, la citation « Norsk Arisk Black Metal » et les justifications maladroites de Fenriz concernant sa fameuse déclaration qualifiant de « juif » toute personne ne parvenant pas à aimer cette nouvelle œuvre, bien qu'elles furent en partie responsables de l'engouement macabre qu'elle suscita.
Cette pièce est un condensé du minimalisme et de la haine glaciale des plus extrêmes. Côté production, abandonnant son grain crispant, le disque se voit affublé d'un son poussé dans les médiums, amputé de toute profondeur et de toute brillance. Reste un son rêche, crachant et rigide, soutien imperfectible d'un Black Metal devenu totalement monolithique. Blasts continuels, chant plus nécrotique que jamais, tournant maximum autour de 5 riffs par morceaux... mais quels riffs ! Ce que Nocturno Culto a compris, c'est qu'en composant une série de riffs aux harmonies macabres mais transcendantes, il pouvait donner au minimalisme de la musique une atmosphère haineuse et vengeresse vous prenant à la gorge. "Transilvanian Hunger" tourne autour de ce concept. Et passé le célébrissime titre éponyme mettant cartes sur tables, on se retrouve avec un Black Metal d'une densité, d'un nihilisme et d'une férocité renversantes. Les paroles, toutes en norvégien cette fois hormis deux titres clés (l'éponyme et le terrifiant "As Flittermice as Satan Spys" tournant autour de deux riffs mortels), sont nées de la collaboration entre Fenriz et Varg Vikernes. Se déroulant comme une incantation, dont les deux derniers titres en représentent le sommet, "Transilvanian Hunger" reste encore aujourd'hui pour beaucoup le plus grand album de Black Metal, toutes époques confondues. Au-delà de la notion subjective et des péripéties extra-musicales qu'il vécu (dues aussi au fait que 94 fut l'année durant laquelle les média s'intéressèrent particulièrement au phénomène, faute aux actions de l'Inner Circle), ce statut attribué n'est pourtant point éloigné de la réalité.

1995 - ... : La suite

"Panzerfaust" fut une énième tentative de renouvellement. Darkthrone se met ainsi en quête d'une certaine élaboration et de variations dans les compositions tout en conservant son aura maléfique. Se rapprochant encore davantage de Celtic Frost et signé désormais sur le label de Satyr, Moonfog Production, Darkthrone entame dès lors une route dont il ne s'affranchira qu'à partir d'un "Cult Is Alive" (2006 seulement !! ) émanant une influence très rock'n roll, nouvelle approche du groupe qu'il endosse encore de nos jours.
Oui, Darkthrone est toujours vivant. Pour certains, plus que l'ombre de lui-même, cela dû aux éternels regrets de ne plus voir apparaître une nouvelle série incandescente. Mais que peut-on leur reprocher au juste ? De mal soutenir la comparaison face aux années de gloire ? Darkthrone vit désormais sa musique pépère, et plutôt que de forcer la donne et pondre un "A Blaze" n°2 qui serait de toute façon en-dessous du monument originel, reste fidèle à ses principes, laissant derrière lui une trainée de poudre explosant encore à chaque étincelle.

IMMORTAL - Pure Holocaust (1993)

Immortal. L'une des formations les plus célèbres que le metal norvégien ait pu connaître. Aujourd'hui plus célèbres par leurs séances photos bouglionesques (ne cherchez pas dans le dico, je viens de l'inventer), ce groupe fut pourtant l'un des plus grands pionniers du Black Metal scandinave des années 90.
Si Abbath et Demonaz apparurent au grand jour grâce à deux démos et à un EP limité en 91 et 92, on les connaît surtout depuis la sortie de "Diabolical Fullmoon Mysticism", un disque qui provoqua des avis mitigés : malgré ses ambiances vraiment poisseuses et sulfureuses, sa relative maladresse et la comparaison que, aujourd'hui, beaucoup font entre lui et les œuvres plus modernes du groupe ne laissèrent pas à Immortal le trophée aux 5 lettres « CULTE » qu'il aurait pourtant mérité.

La grande époque du groupe arrive avec le monument de givre "Pure Holocaust". Le groupe a désormais signé chez Osmose Productions et ce dernier rejeton fut enregistré au Grieghallen Studio en 1993. A cette époque, un grain aussi glacial à la six cordes n'existait tout simplement pas. Demonaz, gratteux de proue du combo, s'est ainsi affirmé comme une légende auprès des adeptes par sa rapidité exorbitante et sa faculté à dessiner le blizzard fou furieux à l'aide de ses riffs, transformant le plafond du studio en stalactites aiguisées. Des titres comme "Unsilent Storms in the North Abyss", "Pure Holocaust" ou "The Sun no Longer Rises" en sont devenus des pièces incontournables.
En 1995, le groupe passe un autre cap : celui des meilleures ventes Black Metal (avant que n'arrivent les supermarket-metal Cradle of Borgir). C'est avec le célébrissime "Battles in the North" que le groupe obtiendra ce succès, un album connaissant un incroyable regain de brutalité pure (certains diront enregistré à l'envers, commençant par le summum de la violence sur le morceau éponyme et terminant sur un titre plus posé "Blashyrkh", mais pourtant devenu un hymne pour beaucoup de metalheads).
Vers 97, c'est un gros changement à tous les niveaux. Le groupe se trouve un batteur stable, le monstrueux Horgh, et amorce un penchant de plus en plus Death Metal sur "Blizzard Beasts". C'est après ce disque que Demonaz quittera le groupe suite à une tendinite aigue (sa rapidité de jeu en ayant été la cause), et on regrette par ailleurs la production trop approximative de celui-ci en fonction de l'effet désiré, malgré son lot de riffs excellents et ses ambiances subtiles.

Par la suite, Abbath prendra les rênes du groupe et proposera trois disques s'opposant en bien des points à ce glorieux passé, mais toujours marqués d'une empreinte très forte et typique, la marque des grands certainement.
Le groupe splittera après le terrifiant "Sons of Northern Darkness" (2002), ce que l'on croyait l'album-testament du groupe, avant de célébrer sa reformation 7 ans plus tard avec "All Shall Fall", énièmes témoins de l'héritage colossal que ces chevelus grimés ont apporté au Black Metal.

GORGOROTH - Pentagram (1994)

Imaginez un instant, de nos jours, malgré la pléthore de groupe officiant dans le Black Metal brutal et malsain, un truc venu de nulle part, reléguant les plus violents au rang de tafiolles rock’n rollesques.... 1994...Quel misérable cataclysme, effroyable catastrophe a-t-il bien pu arriver dans leurs putains de vies ? Cette question je me la pose et repose a chaque écoute de ce "Pentagram"... Je cherche, j’étudie, j’essaye d’imaginer le pourquoi d’un tel déchaînement de haine. Pas de la haine de pacotille tirée d’une pochette-surprise achetée chez l’épicier du coin, non, de la haine pure, noire et absolument immonde.
L’accouchement de ce fœtus ignoble, pourri comme un fruit trop mûr, suintant la haine et le sang par tous ses pores, se produit en Norvège, alors que la frange du BM venait tout juste de digérer un certain "A Blaze in the Northern Sky"... On croyait avoir fini le festin, repus de folie meurtrière, de riffs assassins. Nous avions oublié le dessert... Funeste dessert, la bouche emplie de sang, de moisissure, de pourriture à filer une gerbe de dégoût pour l’éternité. Rien, rien ne m’aurait laissé imaginer qu’une telle ignominie aurait pu voir le jour.
Une débauche musicale malsaine, violente, pourrie jusqu'à l’os. Le Malin, par le biais de Gorgoroth, dégueule à la face du monde "Pentagram".

Vous situez le phénomène ? Et bien voila comment ce "Pentagram" a révolutionné le True Black Metal from Norway. Mais attention, car lorsque l’on ose s’aventurer sans une initiation préalable et surtout vitale dans ce "Pentagram", on en sort déchiqueté, anéanti.
Un son cradingue, une voix possédée par le cornu et entretenue au vitriol. Elle hurle la haine comme on crache un vulgaire glaviot, sans répit. Ces filets de bave hautement toxiques, mariés à un Black cru impitoyable et destructeur, forment une arme de destruction massive. Les riffs tournant en boucle à une vitesse subsonique, viennent anéantir tout espoir de vie. Ici tout est haine, point de place au romantisme, à l’amour, nous sommes dans le néant.
L’album est composé de 8 titres, 8 cataclysmes venus tout droit du fin fond de l’Enfer, Enfer revu et surtout corrigé par Gorgoroth. Et c’est ici que les norvégiens vont asseoir définitivement leur suprématie destructrice. Nul autre n’était arrivé à approcher, ne serait-ce qu’une infime partie, de leur folie. Une folie noire comme l’artwork de leur cover sans fioriture, une folie musicale meurtrière comme te laisse le goût dégueulasse de la viande en décomposition dans la gueule. Tout est misère sans lendemain, tout est crevé sans espoir.
Plusieurs fois j’ai lu quelques tirades du style "Gorgoroth et Pentagram, tu aimes ou tu n’aimes pas". Ah ah ah ! Je m’esclaffe, car ce n’est pas du tout ça...et ce n'est pas comprendre la démarche des norvégiens. Gorgoroth n’en a cure de savoir si l’on va aimer, d'ailleurs le terme "aimer" n'a pas sa place ici, car il n’y a rien de plus détestable, de dégueulasse que ce vomissement musical.

Mais, car il y a un mais, Gorgoroth vient d’ouvrir une brèche dans le paysage Black en Norvège et dans le monde entier. Une brèche dans l’immonde, qui va servir de tremplin à de multiples formations Black, pour venir nous déverser leur fiel avarié.
Certains diront que ce n’est que du Black Metal ...Je ne suis pas d’accord, cet album n’est ni plus ni moins que la pierre angulaire servant de fondation à l’extrême de l’extrême.


Si les scènes BM finlandais et TNBM conservent pour manifeste point commun une expression rugueuse et crue, le Black Metal Atmosphérique s'en éloigne considérablement par une expression posée et mélodique, une forme sensiblement plus abordable autant que malléable.
Pour comprendre comment a poussé, dans un environnement toujours plus radical et nihiliste, cette branche ouvrant au Black Metal des horizons mélancoliques, nostalgiques et envoûtants, allant ainsi strictement à contre-courant de la croissance du "tronc" originel, le cap est mis sur une petite ruelle de la capitale norvégienne abritant une boutique du nom de Helvete (dans laquelle nous avions déjà un fait un petit tour précédemment), abritant elle-même un affable propriétaire du nom de Øystein "Euronymous" Aarseth qui, au-delà de l'influence de son groupe Mayhem, entend perpétuer en ses terres l'esprit du Black Metal en le transmettant, en bon mentor qu'il est, à ses ouailles de l'Inner Circle. Parmi ses disciples, un certain Varg Vikernes alias Count Grishnackh, qui mène seul la barque de son projet Burzum se posant, dès 1991 et sa première démo, en l'instigateur d'une assise rythmique faite essentiellement de mid et low-tempi, tout en conservant le grain sonore raw et la froideur inhérente au Black Metal tel que pratiqué par ses voisins de Bergen et Oslo. Une approche pour le moins originale dans le contexte de l'époque, mais dont on peut légitimement se demander quel en a été le déclencheur dans la tête du Comte. Avérée muse inspiratrice ou conséquence des limitations propres à sa faible maîtrise instrumentale, et notamment de son drum-kit qu'il n'avait pratiqué que trois petits mois avant l'enregistrement de sa toute première démo, l'obligeant à en jouer lentement ? … Car il est un fait que l'emprunt de chemins détournés, de par l'obligation de contourner des difficultés techniques insurmontables, amène parfois à des idées novatrices … Et si l'on y ajoute le fait que Vikernes, donc l'âme de Burzum, n'ait aucune racine profondément ancrée dans le Death Metal (il n'y a guère que l'expérience aussi éphémère que tardive chez Old Funeral, avec l'EP "Devoured Carcass" de 1991 aux côtés de certains membres de Immortal), et ce contrairement aux éminents Mayhem et Darkthrone, l'affaire se complique singulièrement … Quant à la vérité vraie, elle se situe très certainement quelque part entre ces diverses hypothèses, le débat est plus que jamais ouvert, mais toujours est-il que le résultat est indiscutable. Burzum se démarque et l'alternative atmosphérique qu'il propose fait école auprès, dans un premier temps, d'une poignée de formations norvégiennes accentuant les sortilèges envoûtants et éthérés du style naissant, notamment par l'usage appuyé de synthétiseurs, ceux-ci étant parfois élevés au rang d'élément-moteur de la composition.
Sont présentées dans ce chapitre quelques unes des œuvres-clés ayant contribué et la naissance et au développement du mouvement Black Atmosphérique, encore caractérisé en ce début des années 90 par une qualité de production rêche, à mille lieux du jus numérique propret de "l'ère moderne", de même que, dans le cas particulier de Dimmu Borgir, Ancient et Kvist, par l'emploi de la langue norvégienne, y conférant un caractère authentique. Des références auxquelles peuvent être adjoints les "For All Tid" (1994) et "Born of the Flickering" (1995), respectivement premiers albums de Dimmu Borgir et Old Man's Child : deux formations dont le parcours, qui empruntera ensuite un chemin symphonique, est intégralement retracé dans un chapitre à part.

BURZUM - "Burzum" (1992)

Voilà ce qui demeure certainement comme le nom le plus célèbre lié à la seconde vague du Black Metal, connu bien au-delà de la sphère Metal mais pas forcément pour les bonnes raisons : Burzum, propriété exclusive du controversée Varg Vikernes. Une personnalité sulfureuse pouvant cristalliser la plus extatique des adorations autant que la plus viscérale des exécrations. Inutile de revenir sur ses nombreux "exploits" extra-musicaux qui font partie d'une Histoire qui s'est malicieusement réservée sont lot de contradictions et de zones d'ombre, les media en ont déjà suffisamment fait leurs choux gras.
Ici, l'objectif est d'écarter prestement ce voile de haine et de passion pour s'intéresser à la substantifique moelle musicale des créations du Comte Grishnackh, comme il se faisait appeler à ses débuts. Délesté de cette aura, il ne reste de Vikernes qu'un bien médiocre musicien, doté de qualités techniques très limitées et ne fonctionnant qu'au carburateur d'une inspiration aussi variable que la topographie du relief des Kjølen.

Une inspiration qui a tout de même permis au bonhomme d'esquisser, avec son éponyme sorti en 1992 et enregistré aux célèbres Grieghallen Studios sous la houlette de l'incontournable Eirik "Pytten" Hundvin, une approche plus posée du Black Metal, se démarquant ainsi du style agressif développé par nombre de ses collègues norvégiens de l'époque, qu'il fréquentait au sein de l'Inner Circle, allant également à contre-courant de la course vers toujours plus de violence et de rapidité ayant caractérisé la première vague du Black Metal jusqu'à la fin des années 80. Point de sauvagerie meurtrière malgré quelques accélérations ("War", certains passages de "Feeble Screams from Forests Unknown") dans ce premier album qui s'axe essentiellement sur du low/mid-tempo et des riffs pour la plupart simples et dévidés de manière répétitive, abordant fréquemment des rivages mélodiques ("Spell of Destruction", "The Crying Orc") ou marqués des stigmates de la tristesse et de la désolation ("A Lost Forgotten Sad Spirit"), ménageant quelques instants de pur Dark Ambient basés sur des nappes de synthé austères ("Channelling the Power of Souls into a New God", "Dungeons of Darkness"). De même, la voix du Comte, plus foncièrement torturée que remplie de haine, produit un effet plus introspectif que fulminant.
Vikernes aspire à proposer du neuf, les éléments fondateurs des genres Black dits atmosphérique, dépressif et ambiant sont indéniablement présents, bref les idées sont là mais leur transfert sur bandes via le medium physique grishnackhien a le plus grand mal à suivre, la faute à une interprétation trop peu maîtrisée caractérisée entre autres par des breaks approximatifs et des sonorités de synthés dignes d'un vieil Amstrad, particulièrement handicapantes dans les compositions ambiantes.

Burzum subsiste aujourd'hui en tant qu'indéniable référence musicale, pour une scène atmo / ambient / dépressif globalement peu inspirée et tombant souvent dans la facilité, certes, mais référence quand même.
Son maître à penser Varg Vikernes a été (et est toujours) capable de composer de bons morceaux (notamment sur l'hypnotique et magnétisant "Hvis Lyset Tar Oss", ainsi que sur son dernier-né "Belus" marquant un honnête retour aux sources après un long séjour en taule), mais sa technique instrumentale insuffisante et ses nombreux ratages (échus principalement à sa période "pagan ambient", avec l'exécrable et simpliste "Daudi Baldrs" en tête) sont le manifeste témoignage d'une réputation de génie très franchement usurpée.

ANCIENT - Svartalvheim (1994)

Comme tant d’autres de cette sélection, l’histoire de Ancient débute à Bergen. Son créateur se fait appeler Aphazel, et vient d’avoir 20 ans. Comme tant d’autres également, il s’était essayé jusque là au Death Metal, avant de se lancer en solo dans une approche plus minimaliste et plus sombre du metal. Ou comment l’instinct de mimétisme semble gagner cette meute de jeunes loups norvégiens qui essaiment à Bergen.
En s’associant avec Grimm qui officie au chant et à la batterie, Aphazel, qui s’occupe du reste des instruments, pond une première démo dès 1993, "Eerly Howling Winds", puis un single nommé "Det Glemte Riket". Celui-ci porte déjà la marque typique de Ancient : long morceau de presque huit minutes, au rythme plutôt lent, il porte à la fois l’héritage du Heavy Metal sombre du Black Sab' des seventies, la prestance glacée et émotionnelle d’un Bathory, tout en revendiquant une identité propre au renouveau norvégien, avec son final mystique, l’emploi discrets de claviers, et un chant lugubre et saisissant. Un effort suffisamment convaincant pour bénéficier de l’irrésistible élan de cette nouvelle vague norvégienne : signé par le jeune label Listenable, le groupe se voit offert la possibilité d’ajouter sa pierre à l’édifice en enregistrant son premier full-length en 1994, le fameux "Svartalvheim", qui sort à la fin de cette année.

Ancient bénéficie en outre de la précieuse distribution de Osmose, alors principal pyromane répandant l’incendie du renouveau Black Metal. Indiscutablement placé dans une situation des plus favorables, le duo sort assurément l’un des classiques de cette période. Plutôt que de suivre la course à l’armement, vers un Black cru et brutal, Ancient revendique sa personnalité à part : "Svartalvheim" est un album qui mise tout sur l’atmosphère. Celle-ci est d’une indiscutable pureté et foncièrement attachée aux valeurs du BM norvégien : occulte, mystique, glacée. Ancient réussit un véritable tour de force en entretenant la force de cette atmosphère tout au long de l’album. Non seulement Aphazel délivre des riffs d’une profondeur abyssale, mêlant finesse et froideur, délivrant quelques morceaux sublimes, comme le formidable "The Call of Absu Deep", pour n’en citer qu’un, mais fait également preuve d’originalité et rompt avec l’école linéaire et minimaliste de Darkthrone : en agrémentant le disque de passages instrumentaux où les claviers règnent en maître, il génère des temps "faibles" qui donnent encore plus de relief à cette atmosphère glacée et envoûtante. Avant même que l’on commence à parler de "True" Black, Ancient s’est déjà démarqué de la frange dure, sans toutefois plonger dans une approche mélodique ni symphonique comme le fait Emperor. Son Black élégant, profond et intense, symbolise indiscutablement la pureté occulte et glacée du mouvement.
1995 s’avère une année de transition. Au delà d’un EP et d’un mini-album restés assez confidentiels, l’actualité de Ancient est surtout marquée par le départ de Grimm. Aphazel part alors aux USA, où il recrute le chanteur de Grand Belial’s Key. Cette émigration semble déjà couper les liens de Ancient avec la scène norvégienne, mais assurément, la signature controversée avec l’important label Metal Blade s’avère la véritable césure avec la frange la plus dure de la scène Black et de ses adorateurs.
Le groupe d’Aphazel est en effet l’un des premiers à quitter le giron de "l’undergound" BM norvégien, du moins de l’idée que s’en font certains…car on peut largement discuter de cette notion d’underground à l’époque où le Black scandinave connaît sa plus grande gloire, y compris commerciale… Toutefois, Ancient assume et alimente la polémique par son évolution musicale : avec "The Cainian Chronicle", les norvégiens évoluent vers un Dark Metal plus produit, plus léché, qui s’éloigne des standards du BM le plus authentique. Si l’album est plutôt bien accueilli, il le doit à la fois au statut de Ancient et également à la nouvelle exposition dont il bénéficie, sans parler d’un talent qui ne s’est pas évaporé pour autant. Toutefois, à partir de cet instant, le fait est que la trajectoire de Ancient diverge avec celle de la veine principale du Black norvégien.

Le combo norvégien ne tombe pas pour autant dans l’oubli, mais les années qui suivent (période 1999 à 2004) voient Ancient tracer sa route, suivi par une bonne base de fans, qui restent fidèles à un Dark Metal jouant désormais une carte atmosphérique et toujours plus accessible. Que l’on apprécie ou pas cette évolution, le fait est qu’avec cette seule merveille de "Svartalvheim", Ancient mérite de figurer au panthéon des plus grands groupes norvégiens, chose que la jeune génération semble souvent lui refuser, franchement à tort.

GEHENNA - Seen Through the Veils of Darkness (1995)

Le Black Metal était jusque là confiné dans un anonymat relatif. Au sein même du Metal extrême il restait confidentiel devant l’armada Thrash, puis Death Metal. Le raz de marée nordique emmené par les Darkthrone et Immortal a changé complètement la donne, faisant subitement du Black un style très prisé. C’est alors qu’il va partir dans d’innombrables branches plus ou moins distinctes : le Viking, le "True", ou l’atmosphérique notamment, ce dernier style devant beaucoup aux norvégiens de Gehenna.
En effet, dès sa première réalisation ("Black Seared Heart", démo de 1993) le combo emmené par Dolgar et Sanrabb se démarque nettement des productions habituelles made in Norway, le clavier y est très présent et l’agressivité est en retrait, faisant une large place aux mélodies et ambiances, plus qu’à la violence. Le mini-CD "First Spell" (1994) ayant fait un buzz conséquent, Gehenna se voit ouvrir les portes de l’écurie anglaise Cacophonous Records ayant déjà lancé la carrière de Cradle Of Filth et Bal Sagoth.

"Seen Through the Veils of Darkness" (1995) est le nom de leur premier full-length, dévoilant un Black Metal toujours atmosphérique mais cette fois un peu plus agressif, les guitares de Dolgar et Sanrabb se faisant plus insistantes.
"Lord of Flies" est notamment assez proche d’un Black Metal à la Burzum ou Darkthrone, impression s’estompant bien évidemment à l’arrivée du clavier mais ce dernier est loin d’être omniprésent ici, montrant Gehenna sous un jour bien plus cru que sur le quasi-soporifique "First Spell". A partir de l’excellent "Shairak Kinnummh", la musique redevient un peu plus folklorique et atmosphérique grâce au bon travail des guitares et des parties de clavier marquantes de Sarcanna. Certes, ceux qui ne jurent que par la froideur et le côté crasseux de "Transilvanian Hunger" ou la vitesse d’exécution de Blasphemy vont vite s’ennuyer. Pourtant, une oreille attentive permet de trouver des choses sympathiques sur cette galette, entre autres les voix claires de "Vinterriket" rappelant celles de Ihsahn sur "Anthems…" de Emperor. De plus, la production de cet album est crue, collant bien à cette lente descente dans les ténèbres où veulent nous entraîner les norvégiens : "The Eyes of the Sun en est à ce titre une bonne illustration musicale.
Même si "Seen…" est imparfait (on décroche un peu sur la durée à cause d’une seconde partie d’album moins inspirée et du relatif manque de passages plus virulents), sa valeur intrinsèque reste élevée et son apport historique incontestable. Les norvégiens ont réussi leur pari de jouer sur les ambiances sans perdre la noirceur qui caractérise le Black Metal. D’ailleurs, il ne faut surtout pas faire d’amalgame entre Gehenna et des groupes atmosphériques comme Mystic Circle qui noient leurs compositions de synthé.

Le deuxième album "Malice" (1996) continue dans cette voie bien personnelle d’un Black jouant sur les ambiances, enregistré lui aussi par Terje Refnes au Soundsuite Studio, la production est sensiblement la même excepté le clavier un peu plus bas dans le mix.
Le rythme général de l’album est tout de même plus enlevé que de coutume (l’entêtant "She Who Loves the Flames" ouvrant l’album notamment), tout en gardant ce côté mystique tant dans les paroles que dans la musique, avec des passages hypnotiques au synthé et des guitares parfois d’influence orientale. "Malice" est tout simplement une version un peu plus rentre-dedans de "Seen…", des chansons de la trempe de "The Pentagram" ou "Malice" jouant parfaitement dans le registre équilibré de l’atmosphère et de l’énergie, avec des accélérations auxquelles Gehenna ne nous avait pas habitué, avec en sus quelques expérimentations telles des guitares d’influences orientales ou le pavé de 14 minutes "Ad Arma Ad Arma".
Mais le véritable tournant de la carrière de Gehenna est "Adimiron Black" (1998) proposant un changement de cap assez inattendu de la part de Sanrabb et ses sbires. La pochette dérangeante et froidement réaliste d’un homme venant visiblement de se suicider après avoir tué sa femme, tranche d’ailleurs avec le rendu sobre et mystique de "Seen Through the Veils of Darkness" et "Malice". Pour son arrivée sur Moonfog Records (le label de Satyr), Gehenna a laissé tombé subitement ses velléités atmosphériques, pour un Black brutal dévastateur lorgnant parfois vers le Death : le rythme y est effréné et le synthé se fait plus discret, voire inexistant. Sarcana a en effet laissé sa place à Damien au clavier et celui-ci voit son travail réduit à la portion congrue. Sur "Adimiron Black", le style raffiné d’antan laisse place à un Black plus agressif, même le chant se fait plus belliqueux. "Deadlights", le single de l’album, vaut en particulier le détour avec une énergie toute Death Metal assez surprenante quand on connaît les précédentes réalisations du combo. Les norvégiens n’ont pas tourné le dos complètement au Black atmosphérique qui avait fait leur réputation jusque là (mais ça viendra promptement dès le disque suivant), le titre "Adimiron Black" étant celui qui rappelle le plus l’ancienne période du groupe avec ses atmosphères emphatiques caractéristiques.

Gehenna anticipe, se renouvelle et se brutalise au lieu de tourner en rond, faisant de "Adimiron Black" un album charnière entre sa période atmosphérique et la suivante bien plus brutale. Cette voie sera en effet définitivement adoptée sur "Murder" (2000) et "WW" (2005), proposant un Black brutal, malsain, carré et sans pitié.
Le combo emmené par le duo Sanrabb / Dolgar, jouissant pourtant d’une bonne réputation dans l’underground, n’aura jamais pu accéder à la première division. Malgré des sorties régulières de qualité, il manque certainement un disque marquant dans leur besace…

CARPATHIAN FOREST - "Through Chasm, Caves and Titan Woods" (1995)

Formé en 1990 sous le nom de Enthrone et prenant son nom définitif deux ans plus tard, Carpathian Forest et son complémentaire duo Nattefrost / Nordavind proposent avec leur premier enregistrement professionnel "Trough Chasm, Caves and Titan Woods" sorti en 1995 chez Avantgarde Music une savante combinaison de traditionalisme old-school et d'évolution vers des sphères atmosphériques condensée sous un format EP d'à peine 18 minutes.

Les titres résolument metal que sont "Carpathian Forest", "The Pale Mist Hovers Towards the Nightly Shores" et "When Thousand Moons Have Circled", exécutés dans un style Black / Thrash aux riffs catchy, dénotent l'influence de Hellhammer, tandis que certaines rythmiques dépotantes ne sont pas sans rappeler un certain Motörhead, ce qui a parfois valu à la musique des norvégiens d'être qualifiée de "black'n'roll".
Une approche directe contrebalancée par "The Eclipse / The Raven" et "Journey Through the Cold Moors of Svarttjern" faisant la part belle aux atmosphères, l'un égrenant des notes acoustiques empreintes d'un fort pouvoir nostalgique et mélancolique, l'autre imposant, au travers d'un tempo lancinant et d'inquiétants râles venus du lointain, son voile de ténèbres à peine déchiré d'une lune brillant d'un éclat froid, s'évanouissant sur fond d'orgue sépulcral tandis que s'ouvre la macabre danse des spectres évanescents.
Habillés de discrètes orchestrations au synthé, ces deux morceaux cristallisent une ambiance transylvanienne constituant la base des paroles du combo, de même que le thème inspirateur de son patronyme.
Hanté par la voix de gobelin de Nattefrost, "Through Chasm, Caves and Titan Woods" demeure, malgré une exécution et une production laissant un peu à désirer, un enregistrement intéressant, réveillant le style spontané et rentre-dedans caractéristique de la première vague du Black Metal et l'unissant à l'évolution plus ambiancée et esthétique de la seconde.

Carpathian Forest aura beau ensuite adopter une direction globalement plus percutante, mettre en exergue le caractère provocateur de Nattefrost avec une attitude plus destroy et habitée d'un soupçon d'esprit punk, chambarder ses thèmes de prédilection devenant scabreux voire obscènes (l'intro du premier album "Black Shining Leather", toute en samples de films porno sur fond de nappes industrielles, constituant un bon indicateur), l'exacerbée dualité singularisant son EP ne le quittera jamais.

KVIST - For Kunsten Maa Vi Evig Vike (1996)

Parallèlement à la seconde vague Black venue du Nord, le mouvement Pagan initié par Enslaved se démocratise petit à petit avec notamment des combos comme Arckanum, Thy Serpent et Borknagar. Formé à cette époque charnière, Kvist est un groupe assez particulier dont la musique oscille entre les deux mouvements.
Les norvégiens, emmenés par le bassiste chanteur Tom Haugen (et un temps par Trondr Nefas qui fondera plus tard Urgehal), font partie de ces quelques groupes ayant sorti un seul album avant de plier les gaules peu de temps après, et à l’écoute de "For Kunsten Maa Vi Evig Vike" (1996), on ne peut que regretter la courte existence du combo. Enregistré au Endless Sound Studio à Oslo, leur unique album est commercialisé par le label italien Avantgarde Music qui porte bien son nom et tient sous sa coupe des formations originales tel Monumentum.
Alors que depuis Emperor et son fantastique "In the Nighside Eclipse", de nombreuses formations se lancent avec une réussite artistique parfois discutable dans ce nouveau style qu’est le Black Metal Symphonique, Kvist reste dans un Black plus personnel et n’utilise pas de clavier grandiloquent afin de booster artificiellement ses compositions, on en distingue simplement quelques nappes lointaines et discrètes. Cependant, les norvégiens ne jouent pas non plus dans la cour du Black haineux à la Darkthrone. Les mélodies et rythmiques de Kvist évoquent plutôt un hymne douloureux et mélancolique à la nature et à l’homme, un état d’esprit de rapprochant du paganisme en somme.

"Ars Manifestia" nous entraîne tout d’abord dans un Black assez rapide où les linéaires accompagnent une double pédale très présente, on perçoit un petit côté Emperor dans la construction mais avec un synthé restant beaucoup plus discret que chez la bande à Samoth.
On trouve quelques similitudes dans la musique de Kvist avec celle de Satyricon, entre autres dans le phrasé du chanteur Tom, ceci étant particulièrement vrai sur "Forbannet Vaere Jorden Jeg Gar Pa". Le combo a aussi tendance, comme ses compatriotes, à faire durer ses riffs afin d’en imprimer la marque dans la tête de l’auditeur et joue également sur le registre folklorique par endroit.
Un petit mot enfin sur la clef de voûte du disque : le morceau "Min Lekam Er Meg Blott En Byrde", d’abord très agressif puis proposant une partie centrale narrée qui fait presque BO de film, bien avant que Dimmu Borgir ne tente des choses de ce genre. Le morceau enchaîne ensuite sur une cavalcade de riffs épiques suivie d’une fin oppressante et furieuse : un pilier de l’album avec ses 10 minutes !

La force de Kvist est ici de créer des atmosphères envoûtantes sans forcément utiliser de clavier à outrance. L’aventure s’arrêta malheureusement rapidement, les musiciens se séparant peu après l’enregistrement de cet unique album. Pour un premier essai, Kvist a accouché d’entrée de jeu d’un chef d’œuvre … dommage que ce soit aussi le dernier.

Black Atmosphérique, Black Ambient … Deux appellatifs synonymes en termes strictement sémantiques qui se voient parfois confondus dès que l'on parle de Metal, sans doute par la ferme disposition commune de ces deux dérivés du Black Metal à user du synthétiseur et autres éléments électroniques en tant que créateurs de climat, ainsi que par l'inclinaison envers une vélocité d'escargot qu'ils partagent souvent. Pourtant, il s'agit bien là de deux nuances caractérisées par suffisamment de traits parfaitement singuliers, voire diamétralement opposés, pour se distinguer l'une de l'autre. Tandis que l’Atmosphérique distille des mélodies, certes souvent simples mais toujours harmonieuses, s'immisçant en le cortex cérébral pour y faire naître des images concrètes, vivantes autant que des environnements spacieux, l'Ambient, quant à lui, a vocation à troubler ledit cortex par son emballage austère, son absence de mélodies, sa propension à la dissonance, à le contraindre au repli sur soi par sa dimension introspective.
Le Black Ambient ou un genre qui se nourrit en partie de l'essence du Dark Ambient, soit une entité qui, par ses émanations abstraites, prend un malin plaisir à se soustraire à l'intellect. Burzum est parmi les formations pouvant en être définies comme les précurseurs, son mastermind Vikernes ayant ponctuellement réalisé une poignée d'instrumentaux de cet acabit à ses débuts, sans toutefois les faire fusionner avec la substance Black Metal. De même que Beherit avec leur profondément occulte "Drawing Down the Moon" dont les atmosphères, bien que n'atteignant pas l'extrême déshumanisation du Dark Ambient le plus rigoriste, ont du moins permis aux finlandais d'apporter leur pierre à l'édifice.
La première incarnation aboutie est à chercher du côté des voisins suédois de Abruptum, proposant une véritable fusion Black Metal / Dark Ambient dans sa forme la plus abrupte et chaotique, animée d'un esprit d'autodestruction. Une haine non pas dirigée vers les éléments extérieurs, mais renfermée, concentrée en un puits de douleurs aux tréfonds de soi-même, bouffant son propre être tel un incurable cancer. Abruptum : une référence controversée à laquelle le développement parallèle, en ce début des années 90, du Black Metal en Scandinavie et du Dark Ambient en Suède (sous l’impulsion du label Cold Meat Industry) a très certainement été essentiel quant à son évolution d'un contour originel Death Metal à une forme Black Ambient.

ABRUPTUM - Obscuritatem Advoco Amplectere Me (1993)

Née en 1989 sous la forme du duo Tony "It" Särkkä et Jim "All" Berger, l'entité Abruptum n'attaque les choses sérieuses qu'après le remplacement du second cité par Morgan "Evil" Håkansson en 1991, qui avait déjà lancé la machine Marduk de son côté.
Exit le pachyder-monolitique Death ritualiste et crasseux des premières démos, place à une musique d'obédience Black Metal se roulant dans la fange d'un Dark Ambient des plus dissonants et angoissants avec l'EP "Evil" (1991). Le groupe s'établit alors en précurseur de ce que l'on nomme communément le genre Black Ambient, aux côtés de Burzum et Beherit, dans une veine cependant plus torturée et noise.

Reprenant ces éléments dans leur premier album "Obscuritatem Advoco Amplectere Me" (1993), les suédois poursuivent leur œuvre d'exploration et d'expérimentation du morbide jusqu'aux confins d'un chaos sonore asphyxiant, avec seulement deux morceaux pour cinquante minutes de démence. Pas de véritables riffs ni même de réels soli ni encore de breaks assassins … autant dire une sacrée insulte au Metal pour les puristes. En effet, Abruptum développe un sens dysharmonique jusqu'au-boutiste, plus propre à attirer en son puits de souffrance les adeptes de Dark Ambiant à la sauce Indus / Noise que les metalheads friands d'une musique carrée et structurée.
Chez Abruptum, tout n'est qu'amas de distorsions, de larsens, de dissonances se mouvant péniblement au rythme d'une batterie tour à tour rampante, saccadée et prise de crises spasmodiques, représentant la seule chose à peu près construite à laquelle il est possible de se raccrocher … à condition de fermement s'y tenir, arrachés que l'on est de notre ultime salut par les épouvantables vocaux de It mêlant incantations occultes et cris atroces, ayant la réputation d'avoir été enregistrés en pleine phase d'automutilation. Légende ou réalité, la question n'a jamais été élucidée … Mais quoi qu'il en soit, ces phonations respirent l'aliénation mentale et la haine viscérale envers tout ce qui a le malheur d'être en vie, le genre d'abjections que l'on peut retrouver chez Vrolok et Nekrokaos par exemple, pour citer des formations Black Ambient récentes.
"In Umbra Malitiae Ambulabo, In Aeternum in Triumpho Tenebrarum", sorti en 1994 et réalisé sensiblement dans la même veine, effectue un pas supplémentaire en territoire Dark Ambiant et se gorge de textures Drone. Moins chargé en couches sonores et ainsi plus digeste que son prédécesseur (malgré sa seule et unique piste d'une heure), ce second album annonce les prémices d'un Ambiant / Drone atteint de sinistrose aigüe, dont des formations telles que Nordvargr se font aujourd'hui une spécialité.

S'ensuivront quelques albums très anecdotiques, donnant dans un pur Dark Ambient à cours d'inspiration et vidé de toute émanation sulfureuse, mais avec ses premières œuvres, Abruptum est parvenu à créer un son original et immédiatement identifiable, apparaissant comme une créature abjecte, emplie de folles velléités avant-gardistes, prenant sans la moindre crainte des risques purement insensés pour tenter de faire évoluer l'art musical vers de nouvelles sphères obscures, quitte à nier les fondements-mêmes de la musique et de l'harmonie. Autant de belles preuves de courage (ou d'inconscience, c'est selon) pour un résultat des plus controversés… Mais n'est-ce point là le propre des êtres à l'idiosyncrasie marquée à l'extrême ?


Deux significations peuvent être réunies sous la bannière Indus, celle usitée par les adeptes de Dark Ambient dont l'expression sonore se dessine au travers de lignes et nappes aux courbes vibrantes et disharmoniques pouvant tirer sur le Noise et le Drone, et celle coutumière au Metal pour qualifier une base rythmique mécanique et d'une froideur clinique, souvent d'origine synthétique. Deux nuances distinctes par la forme, l'une "nappée", l'autre "rythmique", mais apparentées par le fond, partageant en commun un caractère foutûment déshumanisé. La fusion du Black Metal au Dark Ambient (terre de l'indus "nappé" donc) a fait l'objet du précédent coup de projecteur. Le suivant se porte sur l'origine de la combinaison entre Black Metal et Indus "rythmique" qui, par son application d'une infernale boîte à rythmes à un BM abrasif, se verra logiquement qualifiée de Black Indus. Une synergie de froideur signée par les dégénérés de Mysticum, drogués jusqu'à la moelle.
Never stop the madness !

MYSTICUM - In the Streams of Inferno (1996)

Parmi les acteurs les plus actifs de la seconde vague scandinave du Black Metal, l'un d'entre eux se présentait comme une formation totalement atypique en comparaison des icônes tels que Mayhem ou Darkthrone. Il s'agit de Mysticum, groupe norvégien fondé en 1991 qui intéressa grandement Euronymous par ses deux premières démos sorties en 93 au point qu'il fut l'un des tout premiers groupes à signer sur le label du guitariste : Deathlike Silence Productions, chose qui ne durera pas au vu des évènements, mais qui permit au groupe de se forger prématurément une solide réputation. La raison de l'engouement de Øystein à leur égard fut essentiellement musicale, ces chevelus norvégiens ayant créé le Black Indus.
Sur le premier full-length (qui sera aussi leur dernier) "In the Streams of Inferno", le groupe exploitera cette nouvelle ressource avant de faire silence radio.
Dans le but de soustraire encore davantage le côté humain du Black Metal, déjà châtié à la base, ces trois artistes en herbe utilisent une programmation rythmique artificielle qui offre à leur musique une silhouette martiale, très carrée et glaciale, un grain de guitare forcé dans ses hautes fréquences et quelques touches de clavier fantomatique en arrière-plan. La recette, plutôt simple au premier abord, s'avère rendre son venin mécanique et froid à merveille, surtout grâce à cette boîte à rythme. Cette dernière, ciselée à la précision, exploite un bon registre de rythmiques, des bombardements de "The Rest" aux speederies d'un "Where the Raven Flies".
Mysticum est à l'origine du courant Indus du Black Metal qui, bien que réduit, est encore représenté par quelques icônes. Je pense naturellement à Ad Hominem, qui rendra hommage au groupe en reprenant leur plus grand classique "Crypt of Fear" sur l'album "Climax of Hatred".


"Into the Pandemonium" fait résolument partie de ces œuvres cultes qui divisent. D'un atypisme fort à susciter le plus impitoyable rejet de la part des conservateurs d'un Metal de grande tradition, comme d'un avant-gardisme propre à émoustiller la corde extravagante des esprits les plus excentriques, cet incroyable patchwork, imaginé par les visionnaires de Celtic Frost en 1987 et animé d'une irrépressible volonté de pulvériser les standards, demeure aujourd'hui autant une énigme qu'un puits d'inspiration. Un laboratoire d'une inventivité sans bornes qui voit, entre autres croisements a priori improbables, le Metal s'accoquiner aux orchestrations lyriques et baroques chapardées à l'étalage de la grande musique classique. C'est sur la base de la facette symphonique de ce kaléidoscopique et diablement controversé album que les années 90 voient certains des genres majeurs du Metal s'éprendre d'élans de grandiloquence. Il aura fallu quelques années, le temps que le petit monde du Metal s'en remette, mais les germes auront fini par porter leurs fruits. C'est ainsi que de virevoltantes formations Heavy (Angra, Rhapsody), tout comme des groupes à base extrême Death (Septic Flesh, Therion) et Doom / Death (Paradise Lost) se portent vers des sphères plus grandioses, dans l'aspiration de s'approcher toujours plus près de la réalisation de l'œuvre ultime, de pouvoir ne serait-ce qu'effleurer l'œuvre invincible … Le Grand Œuvre.
Dans le domaine du Black Metal qui nous intéresse ici, l'alchimiste se nomme Emperor. Les norvégiens, avec leur arlésienne de l'extrême "In the Nightside Eclipse" qui mit tant de temps à voir le jour du fait d'un "contexte social" fort mouvementé, sont à l'origine du mouvement Black Metal Symphonique, s'inscrivant à la fois dans la voie majestueuse et esthétique tracée par l'ancêtre Celtic Frost, et dans la pluralité d'un Black Metal qui se subdivise en différents courants. Et si, avec cet opus, Emperor n'atteint pas (encore) les hautes dimensions de l'art total wagnérien et de la volonté de puissance nietzschéenne vers lesquelles il tend, les bases solides sont néanmoins posées et la volonté impérieuse clairement affirmée. Certains autres de ses successeurs, par une recherche harmonique plus complexe, se chargeront ensuite de les magnifier…

EMPEROR - In the Nightside Eclipse (1994)

Qui aurait osé miser la moindre krone sur Emperor suite à la sortie en 1992 de leurs démos "Call from the Grave" et "Wrath of the Tyrant", suintant un Black Metal sale et chaotique, mis en boîte sur 4 pistes avec son necro et passages quasi-inaudibles de rigueur ?
Qui aurait-pu parier ne serait-ce qu'une toute petite øre sur le fait que ces norvégiens allaient littéralement changer la face du Black Metal, et même du metal extrême, à l'écoute de leur EP éponyme enregistré la même année, certes nettement mieux réalisé que les démos, mais à la production encore très faiblarde et aux incursions claviéristiques bien maigrichonnes ?
Pas grand monde, c'est une certitude, et la créature animée par le duo Vegard "Ihsahn" Tveitan (chant, guitare, claviers) / Tomas "Samoth" Haugen (guitare) partait de très loin.
C'était toutefois compter sans l'extraordinaire génie créatif du tandem qui, exalté par la passion que nourrit Ihsahn envers la musique classique, s'appuyant son "classic line-up" comptant Terje "Tchort" Schei à la basse et Bård "Faust" Eithun à la batterie, surboosté par le son puissant et compact des mythiques Grieghallen Studios, a réussi l'immense exploit d'insuffler avec "In the Nighside Eclipse" (1994) une dimension symphonique à un genre Black Metal qui se cherchait encore en ces temps des pionniers de la seconde vague, lui donnant une direction évolutive des plus franches.

Un premier album qui fit forte sensation par l'emploi intensif d'orchestrations démesurées, avec des claviers qui n'avaient jamais auparavant joué un rôle aussi central dans un disque de metal extrême.
Enveloppant la voix de gargouille sanctifiée de Ihsahn et l'ébouriffant blizzard glacial soufflé par de rêches riffs de guitare lancés au rythme des impitoyables blasts de Faust, ces claviers impérieux invitent autant à la rêverie mystique ("Into the Infinity of Thoughts") et à la tristesse mélancolique (le break central de "The Majesty of the Nightsky") qu'à la contemplation de l'immensité des terres nordiques ("Towards the Pantheon") et de ses obscures forêts ("Beyond the Great Vast Forest"), sans jamais se départir d'un élan épique et d'une grandiloquence peu commune, culminant avec l'emphatique invocation du morceau de clôture "Inno a Satana" entraînant l'auditeur dans un flot vertigineux d'infini et de toute-puissance.
Encore limitée par des chœurs et arrangements de cordes aux harmonies essentiellement simples et à vertu ambiante, l'expression symphonique n'atteindra son plein potentiel dans la musique de Emperor qu'à partir du complexe et majestueux "Anthems to the Welkin at Dusk" (1997) … précédé dans le genre Black Metal par le wagnérien "Moon in the Scorpio" (1996), œuvre de Limbonic Art, à savoir les petits protégés de … Samoth (signés sur son label Nocturnal Art Productions). Sans oublier les injustement méconnus norvégiens de Obtained Enslavement et leur fabuleux "Witchcraft" (1997), fort d'une prestation claviéristique d'une excellence à enterrer un bon paquet de petits pseudo-Wagner en herbe.

Avec "In the Nightside Eclipse", Emperor a fait bien plus qu'ébaucher un brouillon, il a créé un chef d'œuvre historique. Bien plus que de définir les contours d'un style, Emperor l'a poussé d'entrée de jeu à un niveau qui ne sera plus que très rarement dépassé. Un tour de force et d'inspiration pharaonique !


La recherche identitaire dans le Black scandinave, à bien y regarder, reste l'un de ses moteurs. Si les spectaculaires incendies d'églises restent à ce jour les clichés stéréotypés d'une identification anti-chrétienne s'arc-boutant sur les valeurs païennes viking ancestrales, la recherche identitaire et la fierté de ses racines s'avèrent particulièrement propices à la créativité de certains groupes de Black. Là encore, impossible de ne pas citer – une fois de plus- l'inévitable Bathory, qui dès la fin des années 80 a posé les bases du Viking Metal. Cette culture viking, sa violence, son caractère épique, sa mythologie, mais également une forme de naturalisme et d'amour de ses terres ancestrales, vont devenir l'autre grand thème central du Black Metal scandinave, aux côtés du satanisme.
Au delà de la seule thématique, cette nouvelle voie devient un formidable levier de création artistique, du viking metal de Enslaved à l'intégration d'éléments folkloriques (Ulver), ou naturalistes (Arckanum). Même l'un des rejetons les plus doués de la meute norvégienne puriste, Satyricon, apporte sa pierre à cette nouvelle voie.

SATYRICON - Dark Medieval Times (1993)

Il a secoué les passions en ce début des années 90. La Scandinavie semblait être contaminée par le virus de l'ultra-productivité d'albums cultes qui déchaînèrent passions et débats par des groupes pas spécialement destinés à se tracer une carrière longue et fructueuse (le début du nouveau millénaire fut d’ailleurs marqué par un déclin des grosses pointures, splits ou changements d'orientations en tous genres).
Aujourd'hui largement surestimé, ne devant sa survie qu'à son nom au glorieux passé, Satyricon, duo de Satyr et du légendaire Frost, aujourd'hui encore batteur d'exception, fut parmi les plus talentueuses formations de Black Metal de cette vague. Tout d'abord en se démarquant de ses congénères de plus en plus opaques, Satyricon fut le premier à insuffler à son Black Metal un vent de modernité et une touche folklorique externe.

Les trois premières démos du groupe ne provoquèrent pas réellement de remous, hormis sans doute "The Forest Is My Throne" préfigurant déjà le contenu d'une bombe : "Dark Medieval Times". Ce premier disque vit le jour en 93 sur le label Moonfog Productions et fit l'effet d'un éboulement sur le crâne de l'auditeur. Alors que Darkthrone ou Mayhem s'engonçaient sans retenue dans un univers toujours plus hermétique et diabolique de tradition, Satyricon, nourrissant une claire passion pour les thèmes médiévaux, offrit à son Black Metal diverses sonorités externes : guitare acoustique, flûte artificielle et légères nappes de claviers sous la main inspirée de Torden. Les duos d'instruments s'y retrouvèrent par interludes, tandis que la nappe atmosphérique accentuait une teinte voulue par l'artiste, ce qui fait que, malgré certains avis antagonistes, il semble léger d'étiqueter le disque de Black Sympho, les claviers ne prenant pas une part vraiment active dans la composition, malgré leur position indispensable. Le résultat fut un chef d'œuvre intemporel.
Contrairement à la vague folk qui suivit, "Dark Medieval Times" prouva qu'il était tout à fait possible de dégager un esprit médiéval traditionnel et de rester terriblement malsain. Un grain de guitare très cru, un son sec et glacial, bien plus brumeux que démoniaque, une réverbération naturelle sur la batterie à mi-chemin entre le caverneux et l'étendue spatiale, forment à eux seuls un cercle nocturne et froid. Il est d'autant plus troublant qu'avec cette couche de givre, le titre éponyme nous offre deux petites bagatelles à la flûte synthétique, un rayon de lumière furtif dans cet océan d'obscurité. Troublant mais pas rebutant... car ces passages se montrent cohérents mélodiquement avec l'ensemble. Satyricon a gardé ainsi une perspective d'homogénéité dans sa musique et c'est tout à son honneur. Plus froid que le "Bergtatt" de Ulver et moins brouillon que les débuts de Enslaved, il s'annonce comme une œuvre déjà aboutie et pleine de caractère.
"Dark Medieval Times", c'est aussi un album aux pistes structurées et un répertoire de titres cultes. L'inusable titre introductif "Walk the Path of Sorrow", progression enivrante qui termine sur un couplet lancinant, l'intermède "Min Myllest Til Vinterland", un obscur et reposant duo guitare – synthé, l'hymne "Into the Mighty Forest", le terrifiant "The Dark Castle in the Deep Forest" et cette légendaire conclusion "Taakeslottet" sont les ingrédients magiques qui fourniront à ce monument un statut d'album culte point galvaudé et permettront à Satyricon de passer les portes de la légende.

A la suite de leur carrière, beaucoup d'adeptes au genre musical lui auraient montré davantage d'allégeance si "Dark Medieval Times" était resté unique, faisant de lui une œuvre à part d'un mystérieux groupe passé en coup de vent, souvent synonyme de juteux pour le fan lambda.
Pourtant, le groupe tint le coup jusqu'en 2002, en se construisant une discographie très solide.
Un an après ce premier monument, "The Shadowthrone" s'imposa comme leur œuvre de référence pour pas mal de puristes, la patte médiévale moins prononcée et se rapprochant des autres standard bien plus "evil", il n'en reste pas moins un disque de Black très prenant, flottant largement au-dessus de la masse très productive de cette seconde vague.
"Nemesis Divina" (1996) fut leur ticket d'entrée vers la reconnaissance internationale. Un retour vers des sonorités épiques, plus propre au vu des moyens plus conséquents, une inspiration encore flamboyante, aidée par des musiciens au niveau toujours grandissant et un véritable "hit" pour le style : "Mother North".
Beaucoup de fans placent le déclin du groupe à partir de cet album, à cause notamment d'un "Rebel Extravaganza" sorti en 1999 sur le label Nuclear Blast, affichant un penchant de plus en plus Indus et une imagerie artificielle. D'autres lui accorderont une nouvelle chance, préférant louer un changement de cap plutôt qu'un éternel recommencement. "Volcano" (2002) leur rendra justice en exploitant un Black moderne à tendance punkisante et un groupe encore bien capable d'impressionner. Le chant du cygne de Satyricon qui sombrera avec l'insipide "Now, Diabolical" (2006).
L'héritage qu'il laissa avec "Dark Medieval Times" fut cependant énorme. Déjà atypique lors de sa sortie, il est resté l'un des plus grands chefs d'œuvres de l'école norvégienne des 90'. Une pièce incontournable pour tout metalhead qui se respecte.

ENSLAVED - Vikingligr Veldi (1994)

Pour la plupart des jeunes loups du renouveau Black qui émergent du foyer de Bergen, en Norvège, il est délicat de faire la part des choses entre le volet musical et les frasques extra-artistiques, entre le talent intrinsèque et la médiatisation à outrance pour des raisons pas forcément très valables. Si un exemple vient contredire ce constat, c’est certainement celui de Enslaved. Il faut dire qu’en 1991, les jeunes Ivar Bjornson et Grutle Kjellson ne sont que des adolescents (Ivar n’a que 13 ans…) lorsqu’ils fondent Enslaved. Bien que pouponnés par leurs aînés du cercle fermé de Bergen (Mayhem, Immortal, Emperor), Enslaved ne suit pas forcément les traces peu recommandables de certains de leurs parrains, leur passion reste avant tout liée à la musique.
Là aussi, cas intéressant : la jeunesse des membres de Enslaved fait que ceux-ci ne passent pas, contrairement à la plupart de leurs homologues, par la case Death Metal. Dès leur première véritable démo, "Yggdrasill" (1992), ils affirment leur identité Black Metal, directement influencée par Bathory. Enslaved écrit en langue norvégienne, et suit l’évolution récente de Quorthon, à savoir un goût prononcé pour les thèmes naturalistes et la culture viking. Enslaved est mis en orbite en 1993, grâce à un split devenu célèbre, le fameux "Hordanes Land" partagé avec le non-moins prometteur Emperor. Rarement un split aura autant contribué à l’ascension fulgurante de ses deux protagonistes. Les années 92-93 ayant été prolifiques en termes de composition, le duo, complété par le jeune Trym Torson à la batterie, a désormais la matière pour sortir son premier album.

Prouvant une fois de plus à quel point Enslaved est adoubé par ses pairs, c’est par l’intermédiaire du fameux label Deathlike Silence Productions de feu Euronymous que sort "Vikingligr Veldi" au printemps 1994. Apportant une facette novatrice au Black Metal norvégien, Enslaved parvient à créer le lien définitif entre le travail de Bathory (y compris dans sa phase post-"Blood, Fire, Death") et la scène norvégienne : composé de seulement cinq morceaux mais pour une durée excédant les 50 minutes, Enslaved parvient remarquablement à construire un univers fait de glaces, de fjords et de montagnes, illustrant combats épiques et mythologie nordique. Son Black enlevé, racé et direct, est adroitement greffé de touches progressives, mêlant claviers et passages acoustiques, lui conférant une structure très particulière faite de temps forts incisifs et de temps faibles d’une beauté atmosphérique absolument bienvenue. Le rendu évoque ainsi de grandes épopées épiques où la grandeur norvégienne, de par sa nature, son histoire et sa culture, est mise en valeur avant tout.
Un tel talent n’étant pas passé inaperçu, Enslaved devient quasiment en suivant l’un des leaders de sa nouvelle écurie, les français de Osmose, qui lui permet de sortir son second full-length, le remarquable "Frost", à la fin 1994.
Mieux exposé et toujours aussi inspiré, "Frost" est l’album de la consécration. Confirmant définitivement le parti pris "viking" de Enslaved qui le démarque de ses confrères, le succès de "Frost" coïncide avec une prise de conscience norvégienne, qui conduit un certain nombre de groupes à rompre avec les sempiternelles thématiques morbido-sataniques. "Frost", quinze ans après, reste toujours l’un des symboles les plus marquants du metal extrême norvégien, compromis entre un Black pur et glacé et les envolées poétiques et folkloriques de la culture Viking Metal.
Après une période ponctuée de plusieurs tournées marquantes, il faut attendre 1997 pour voir Enslaved confirmer son statut. Tandis que le visage du Black norvégien est en train de se transformer, Grutle et Ivar enfoncent le clou et s’éloignent définitivement du métal noir pour se faire le nouveau chantre du Viking Metal. Encore plus varié et plus progressif, "Eld" joue la carte de l’authenticité avant tout, la tendance se confirmant avec "Blodhemn" l’année suivante. Préfigurant la nouvelle vague de Viking Metal qui va fleurir dans les années qui suivent, Enslaved reste toutefois à l’abri des élans un peu trop folkloriques et caricaturaux qui gangrènent parfois le genre. Avec cette série d’albums, le Viking Metal de Enslaved garde ce dépouillement et cette finesse émotionnelle qui se marient subtilement à l’ossature puissante et agressive du groupe. Un dernier relent de Black Metal colérique viendra conclure une décennie richissime, avec l’étonnant "Madraum" (2000).

Les années 2000 seront celles d’un nouvel Enslaved, toujours aussi inspiré, mais désormais trouvant sa voie dans la recherche d’un metal plus épuré, plus homogène, plus moderne aussi, signe d’une maturité musicale que plus personne ne lui conteste. En regardant dans le rétroviseur, on peut se dire que presque vingt ans après, Enslaved n’a pas grand chose à envier à ses grands frères de Bergen, à bien y regarder…

ULVER - Bergtatt (1995)

Plutôt étrange de le voir affiché sur la liste des grands acteurs de la seconde vague BM quand on connait Ulver. Les adeptes de la scène peuvent en témoigner, ils n'auront entendu parler de lui qu'un court laps de temps, non pas à cause d'un split mais plutôt grâce à l'inépuisable talent multifacettes du combo.
Enfin du combo, préférons plutôt d'un seul homme. Car Ulver, c'est avant tout l'œuvre de l'invincible norvégien Kristoffer Rygg, alias Garm. Un homme aujourd'hui réputé pour son talent pluridisciplinaire, s'étant construit une certaine renommée grâce à sa présence dans d'autres groupes comme Borknagar ou Arcturus. C'est au sein de ce dernier qu'il conçu probablement son œuvre la plus célèbre : l'incroyable "La Masquerade Infernale", géant symphonique comme expérimental.
Ulver reste cependant son projet le plus prolifique. Pourtant, avec à ce jour 17 objets officiels singuliers, seulement trois d'entre eux sont à retenir pour cette sélection. De 1993 à 1997, Ulver s'inscrit comme pionnier de cette seconde vague alors déjà en plein mouvement.

C'est en 1993 que sortira "Vargnatt", démo contenant les premiers pas du génie de notre homme en dépit de ce son franchement insupportable. Et si la base se forme déjà petit à petit, il faudra attendre 1995 et le premier disque "longue durée" du groupe pour y voir clair. Ulver sortit "Bergtatt" peu après avoir promu son identité par le biais d'un split avec Mysticum, objet aussi rare que culte.
Ce premier disque, révélation pour beaucoup de metalheads attachés à l'art noir, est un Black Metal très calme, mêlé de très près au folklore local ce qui lui valu un rapprochement avec le "Dark Medieval Times" de Satyricon à l'époque. Mais certains points importants le dissocient de son homologue. "Bergtatt" est tout d'abord moins froid, moins extrême dans sa forme brute et plus accessible. "Bergtatt" est aussi plus hétéroclite : davantage d'apparitions d'instruments traditionnels, chant et chorale made in Scandinavia, et aura certainement apporté de l'idée dans la bande des barbus casqués en drakkar.
Enfin le point certainement le plus important : "Bergtatt" est un album conceptuel aux prémices expérimentaux tant chéris par Garm aujourd'hui. La tragique histoire d'une jeune fille perdue dans une montagne ensorcelée (un brin de fantaisie ne fait pas de mal, voyons... ), présentée comme un tableau impressionniste par la musique, ainsi que certains passages étranges (ce sample immersif d'une marche paniquée dans la forêt épicée du son d'un piano lointain) font de "Bergtatt" un disque racontant une aventure, s'écoutant d'une traite et aussi profondément mélancolique, malgré les moments de colères intenses, explosant sans retenue de manière inattendue.
Ulver venait de tailler sa signature, et la sortie de "Kveldssanger" en 1996 resta intègre au sein du folklore norvégien, bien qu'il ne s'agisse plus de Black Metal. Un disque un peu cheap mais qui récolta quelques ovations grâce à sa maîtrise et sa totale absence de linéarité.

C'est en 1997 que le groupe décide à la fois de clôturer sa carrière en Black et de frapper très fort. On passera au-dessus de la petite anecdote selon laquelle Garm dépensa l'argent de Century Media prévu pour produire son prochain album en fringues de luxes et une Cadillac tout en chromes, bien que celle-ci ait son importance afin d'expliquer la raison de la production ultra-crue de "Nattens Madrigal".
Mais le virage sec ne se limite pas à ça. Car après avoir proposé une musique aussi épique que sur "Bergtatt", Ulver décide de s'attaquer à la scène Black Metal norvégienne la plus pure, celle que Darkthrone faisait exploser 6 ans auparavant. Le terrifiant "Nattens Madrigal", une production déchirante, pratiquement insoutenable, et un talent arrivé à maturité, subjuguant toute concurrence. Effectivement, une telle maîtrise de l'harmonie, une telle capacité à utiliser un accord, une mélodie comme un noble coup de pinceau font de ce disque exutoire une œuvre d'une richesse insoupçonnée.
Richesse ? Tu plaisantes j'espère... ricaneront les mauvaises langues. Mais il suffit de l'écouter pour s'en rendre compte : des dialogues d'une complexité harmonique (oui oui ! ) effarante tout en crachant un venin mortel que le genre se devait d'injecter à sa proie pour survivre. La production en devint nécessaire au final. La sombre histoire lycanthrope renfermée au sein du disque, les éructations possédées de Garm, la propre empreinte de chaque titre et ses passages insolites (le solo diabolique sur le second, l'intro à la romance assez caricaturale sur le sixième mais en osmose avec le thème, le final apocalyptique du dernier, ... ), un véritable ouragan et une nouvelle frontière traversée au sein de la scène extrême.

Il faut croire qu'en cette bestiole, Ulver aura craché tout ce qu'il pouvait. Car le groupe changea brusquement de visage. Dès lors, il devint protagoniste d'une tout autre scène, celle de la musique électronique, tout en changeant de style comme de chemise, mais s'assumant jusqu'au bout. Et aujourd'hui toujours aussi vivace, cet ogre musical n'aura pas fini de nous étonner.
Je laisserais le dernier paragraphe en l'honneur de "Perdition City", sorti en 2001 comme un album d'électro-jazz fortement psychédélique, il représente le sommet de la carrière de Garm. L'héritage de Ulver, bien que fort passé sous silence vu le peu de constance au sein de la scène metal, fut colossal.

ARCKANUM - Fran Marder (1995)

Comme la plupart des groupes ayant eu une part active dans la "deuxième vague" du Black Metal au début des années 90, Arckanum ne déroge pas à la règle. Du moins si, un peu, car l’origine est toujours la Scandinavie, mais ici, point de Norvège ou autre Bergen, c’est en Suède que nous allons poser nos galoches. Immersion à Mora, bourgade située en plein milieu de la Suède, des paysages forestiers à perte de vue, propices à la méditation, ou suivant la saison à la dépression… Bref, de quoi alimenter les pensées de notre hôte du jour : Shamaatae.
Johan S. Lahger alias Shamaatae, concepteur de Arckanum, n’est pas un débutant : batteur de Grotesque (combo Black Death suédois), leader de Disenterment (groupe orienté plutôt Death Metal). Néanmoins notre bonhomme, alors que son dernier groupe Disenterment est en train de sombrer corps et âme dans l’oubli, ne supporte plus sa musique, elle n’est pas à l’image de son idéal, il décide donc de créer son one-man project en 1992.
Arckanum voit le jour grâce à la seule volonté de son géniteur. Création vitale pour cet homme empreint de satanisme, de magie, mais aussi adorateur de la nature. De ce mélange étonnant, Shamaatae va inventer sa panacée. Le "Chaos Gnostique" ….
Le Chaos quoi ?
Hum, hum, le Chaos Gnostique…heu c'est-à-dire que… Non, sérieusement notre bon Shamaatae est intimement persuadé d’être une divinité enfermée dans son propre corps et vivant dans un monde matériel créé par un mauvais Dieu….
Si à cette conviction, nous rajoutons son idéologie sataniste, son implication dans la magie noire, l’utilisation de substances hautement hallucinogènes, on obtient une philosophie de vie plutôt tourmentée, voire carrément barrée, mais toujours coté obscur.

Sa première réalisation voit le jour en 1993 chez Fulghin Productions. Shamaatae s’adjoint les services de Sataros (présent déjà à ses cotés dans Disenterment) au chant et Love Svartteld à la guitare. Cette association musicale est, dans l’esprit de Shamaatae, une sorte de caution. Une caution car notre homme, malgré une dextérité incroyable avec tous les instruments, ne se sent pas capable de mettre sa maîtrise en application. Ce n’est que partie remise.
Cette production baptisée "Démo 93" comporte 5 titres, les textes sont en vieux suédois, afin d’asseoir définitivement ce coté mystique. Musicalement c’est vers un Black Metal barbare, primitif, mêlé à des samples de sons émanants de la nature, que cet opus lorgne.
La seconde démo "Trulen" sortie en 1994 est inscrite musicalement dans la même lignée : 15 titres de BM crasseux, entrecoupés d’interludes "forestiers". C’est dans le line-up que le changement est radical. Shamaatae est seul aux commandes de son bébé, et il assurera en totalité la conception de cette démo. C’est aussi à partir de ce moment que notre gazier va s’accoutrer comme un Troll (mystique que je vous dis !).

En 1995, Arckanum nous livre enfin son premier LP, "Fran Marder" sorti chez feu Necropolis Records. Coup de maître réussi tant cet album est devenu culte. Culte de par sa puissance dévastatrice, alliée à une espèce de mysticisme naturel. Pour en être complètement convaincu, je vous propose de vous immerger dans une forêt bien glauque avec cet album dans les oreilles…sensations garanties. La voix de Shamaatae, véritable identité musicale, est extraordinaire. Cette alliance de textes originaux, de Black Metal bestial, de samples…rend le tout furieusement avant-gardiste pour l’époque. De plus, le fait d’enregistrer cet opus avec le minimum de répétitions, presque en direct live, rend cet album complètement unique, incontournable et magnifique.
Certains vont me dire que cette perle est introuvable de nos jours, ou alors à un prix conséquent... Non, réjouissez-vous car cet album, comme la quasi-totalité de la discographie de Arckanum, a été rééditée chez Full Moon Productions en 2008. Ça c’est une bonne nouvelle, n’est ce pas ? Surtout au vu de ce que le sieur Shamaatae va nous pondre quelques années plus tard.
Revenons à notre mouton, non content de nous avoir assommés avec "Fran Marder", Arckanum remet le couvert deux ans après. "Kostogher" voit le jour en 97, toujours chez Necropolis Records et, je vous le donne en mille : énorme ! Malgré tout, la première écoute risque de vous laissez un goût amer…Mais alors pourquoi le superlatif énorme, me direz vous ? Cette amertume n’est en aucun cas assimilable au contenu musical, non, mais à la qualité de l’enregistrement. Le son est très faible, le mixage de la guitare est effroyable…Sauf que…ce "Kostogher" est une bombe à retardement. Au fil des écoutes, ce sentiment désagréable va se transformer en une puissante tornade cérébrale, les ambiances magnifiques vont prendre possession de votre conscience. Ce voyage initiatique enfanté par Shamaatae, dans ses rêves les plus fous, est une ode au dieu Pan, et croyez-moi, de la folie, il y en a à foison… Ces atmosphères "Nature et Découvertes" renforcées par des chants clairs (avec parcimonie) et l’introduction d’instruments folk, notamment le violon, rend le tout furieusement gargantuesque. C’est à un festin de roi que nous sommes conviés : du BM Pagan malsain et crade à souhait, mais hyper ingénieux, majestueux. Une pièce majeure dans l’histoire du Black Metal ni plus ni moins.

Pourquoi changer une équipe qui gagne ? Enfin vous aurez compris que sous le terme équipe j’englobe Shamaatae et son univers...
L'an 1998 marque la naissance de "Kampen". Musicalement, pas de changement, toujours aussi envoûtant, mystique mais barbare... La durée qui avoisine 1 heure 15 est l’un des changements majeurs par rapport aux précédentes productions. L’autre "bizarrerie" est le format du skeud. Necropolis Records, dans son infini bonté (sic!), a cru bon de le sortir en double album... Personnellement, j’aurais préféré l’avoir dans la continuité, cette coupure massacre cette "violente plénitude" propre à la magie de Arckanum. Cependant, cet album ne déroge pas à la règle, lui aussi mérite de figurer au panthéon du BM.
Arckanum va continuer son bonhomme de chemin au gré de la nature et surtout grâce aux illuminations déjantées de Shamaatae. Un calme relatif, entre 1998 et 2008 où plusieurs splits ainsi qu’un best-of vont nous rappeler à l’existence de ce shaman. Je ne vous parlerai point des deux dernières sorties, il faut d’abord que je les assimile et que le temps fasse son œuvre....

Étonnamment, jusqu'en 1993, le propre Bathory n'a pas de successeur avéré dans son propre pays, alors que les cousins norvégiens et finlandais s'en donnent à coeur joie dans leur guerre fratricide. A vrai dire, l'underground suédois est tout absorbé par l'incroyable vivacité de sa scène Death Metal. L'école de Stockholm est devenue l'une des références mondiales, et à Göteborg on fourbit les armes d'une seconde vague dite mélodique. Et n'en déplaise aux intégristes qui voient le Death Metal comme l'ennemi ultime du vrai Black Metal, en Suède le metal de la mort est bien le grand frère de la vague Black nationale. Enfantés du Death Metal primitif pour certains (comme Marduk qui va creuser le sillon du Black brutal à la suédoise dans lequel s'engouffre Dark Funeral), ou progénitures issues du creuset commun du bouillon de culture "mélodique" des années 92/93 (Dissection, Unanimated, Sacramentum, Dawn), parrainés pour beaucoup d'entre eux par les inévitables Dan Swanö ou Peter Tägtgren, le Black suédois (pourtant multiple et varié) a cela de commun d'assumer ses liens plus ou moins marqués avec le Death Metal.
Les deux principales écoles Black suédoises vont rapidement tracer leur chemin, définissant de nouvelles alternatives au Black Metal scandinave, même en faisant fi des dogmes du TNBM, et devenant même de vrais poids lourds du genre à partir des années 94/95. Quitte à se voir rejeter par une certaine frange orthodoxe de fans.


UNANIMATED - In the Forest of the Dreaming Dead (1993)

Parmi les précurseurs, certains sont parfois injustement oubliés de l’histoire. Dans la vague Black / Death suédois qui secoua le style entre 93 et 96, tout le monde se souvient de Sacramentum et Dissection, mais pas grand monde de Unanimated. Vous allez me dire : « Et alors ? Le combo de Johan Bohlin est tout simplement passé en pertes et profits en compagnie des Decameron, Sacrilege, The Moaning, Gates Of Ishtar et A Canorous Quintet ». Certes, mais comme nous allons le voir, l’importance historique de Unanimated pèse beaucoup plus lourd que les pourtant respectables combos cités plus haut…
Le destin est donc parfois injuste, et la limite qui sépare la gloire de l’anonymat est parfois ténue... Formé dès 1988, Unanimated est mis sur pieds par notamment Richard Cabeza (futur Dismember) dans le but de jouer un Metal direct et violent mais baigné d’occultisme. Après deux démos, le groupe de Stockholm se voit ouvrir les portes de No Fashion Records qui deviendra le plus grand pourvoyeur de combos Black / Death entre 93 et 96. Cabeza retenu par ses obligations au sein des illustres Dismember, c’est Micke Jansson qui le remplace au micro sur la session du premier album "In the Forest of the Dreaming Dead" (1993).

A la croisée de chemins métalliques extrêmes, ce premier opus évolue dans des sphères à la limite du Black et du Death, proposant des compositions agressives sans jamais oublier les ambiances. Les amateurs éclairés y verront certainement un parallèle avec les légendaires Dissection et ils auront raison. "Whispering Shadows", ses guitares lancinantes, mélancoliques et tranchantes, ainsi que le chant écorché de Micke, pourrait aisément passer pour un morceau composé par feu Jon Nödtveidt et ses sbires. Mais attention, ce disque a été enregistré quasiment un an avant le mythique "The Somberlain" ! Alors je n’étais pas sur place en Suède pour vérifier que Johan Bohlin et ses acolytes ne se sont pas inspirés un peu des démos de Dissection, mais pour ce qui est de l’écriture pour un full-length, Unanimated peut se targuer d’être le précurseur de ce style mélodique mi-Black mi-Death, si prisé par la suite dans ces contrées.
Parfois, les groupes qui essuient les plâtres dans un style se voient vite dépassés par d’autres plus ambitieux (je pense à Master pour le Death Metal par exemple), mais dans le cas de Unanimated, la qualité atteinte dès le premier disque est remarquable. La paire de guitaristes Mellberg / Bolin délivre des plans efficaces tout en laissant une large place aux ambiances, apportées notamment par le clavier intermittent de Jocke Westman. Loin des expérimentations qui se trament en Grèce, de la violence extrême canadienne ou de la course à "l’evilerie" norvégienne, Unanimated combine son Black subtil et inspiré avec le savoir faire et l’impact Death Metal. L’alternance ambiance / agression est maîtrisée à merveille, l’atmosphérique "Storms from the Skies of Grief" représente au mieux la première et "Firestorm" et ses riffs thrashy symbolise au mieux la seconde. Ce Black Metal joué de façon Death ou vice-versa atteint des sommets sur un titre éponyme peu avare en riffs mémorables, en soli torturés, en atmosphères occultes (grâce notamment à des passages de clavier épisodiques mais très prenants) et en offensives du batteur Peter Stjärnvind.
 
Hélas, une promo déficiente et la focalisation des hordes Black Metal sur les charismatiques Dissection cantonneront le rôle des suédois à un obscur combo de seconde zone, écrasé par l’ombre imposante de la bande à Jon Nödtveidt. Dommage, vu la qualité de "In the Forest of the Dreaming Dead", mais à noter qu’un invité de marque l’avait bien compris, je parle de Johan Hedlund (Tiamat) qui vient poser son chant clair sur le mélancolique "Cold Northern Breeze".
Les inconditionnels du Black / Death mélodique si typiquement suédois qui vénèrent Dawn, Dissection ou Sacramentum doivent impérativement se pencher sur ce merveilleux premier disque de Unanimated, pionnier du genre injustement oublié de l’histoire.

La deuxième offrande de 1995, "Ancient God of Evil", est tout aussi intéressante. Tout juste comporte-t-elle quelques riffs prémices de l’école de Göteborg qui va bientôt exploser et finalement rapidement se fourvoyer dans du Death mélodique de supermarché, calibré pour plaire aux chastes oreilles des MTV kids…
Unanimated a ensuite disparu de la circulation, envolé au même titre que cet âge d’or du Black Metal, mais après près de 15 ans d’absence, le quatuor réapparaîtra en 2009 pour proposer un troisième album "In the Light of Darkness" remarquable, n’ayant rien à envier à leurs productions initiales.
Les grands groupes ne meurent jamais, à défaut de toujours obtenir le succès qu’ils méritent…


DISSECTION - The Somberlain (1993)

Jon Nödtveidt n’est encore qu’un gamin quand il fonde son premier groupe vers la fin des années 80. Immédiatement attiré par le Death Metal alors naissant, la noirceur de son univers et sa puissance ultime, il met en pratique ses inspirations au sein de son nouveau groupe, Dissection, qu’il forme en 1989. Après une première démo, les promesses s’annoncent déjà avec l’EP "Into Infinite Obscurity" : glissant d’ores et déjà vers des sphères occultes et un héritage marqué du Black Metal des années 80, Dissection se détache par son approche atypique à l’heure de gloire du Death Metal suédois.

Jusque là précédé par sa réputation dans l’underground, c’est toute la scène extrême qui se retrouve éclaboussée par le talent de Dissection, lors de la sortie de "The Somberlain" en 1993. Irrémédiablement rattaché à la jeune vague norvégienne, idéologiquement et sentimentalement, Dissection n’en demeure pas moins suédois jusqu’au bout des ongles dans son approche artistique. "The Somberlain" défriche, innove, impressionne. Délaissant l’approche minimaliste, crue et dépouillée d’un Darkthrone, Dissection privilégie une approche plus Heavy, plus fouillée, faisant la part belle à la finesse mélodique et aux riffs harmoniques pour créer des ambiances aussi esthétiques que glaciales. Foncièrement occulte et mortuaire, le metal de Dissection donne le frisson, sans avoir recours à la brutalité. La notion de Black mélodique, que l’on attribuera plus tard au groupe, prend ici tout son sens.
Mis en orbite par son chef d’œuvre, Dissection garde une place à part dans cette vague surpuissante qui semble surgir de Scandinavie dans ces années 94-95 : à la fois proche artistiquement d’un certaine frange de l’école norvégienne et assez éloigné de la tournure brutale que prend le Black suédois version Marduk ou Dark Funeral, Dissection incarne le répondant Black à la tournure mélodique qui transforme le Death suédois. A ce titre, il entraîne dans son sillage quelques compatriotes qui vont s’engouffrer dans la brèche et nous pondre à leur tour quelques merveilles du genre (Sacramentum, Dawn).
Toutefois, le maître reste Nödtveidt et son combo : le second album, "Storm of the Light’s Bane", vient consacrer tout à fait le génie de Dissection en 1995 : même recette que "The Somberlain", même inspiration funèbre, même finesse mélodique, même équilibre technique. Beaucoup le préfèrent à "The Somberlain", peut-être pour le soupçon d’audace et de variété supplémentaire. Pour ma part, je reste toujours plus enclin à me plonger dans le lyrisme un poil plus brut du premier, mais au-delà de ses broutilles toutes personnelles, le seul constat qui fait l’unanimité, c’est qu’en deux albums, Dissection a écrit l’une des plus belles pages du Black Metal scandinave, certes avec une approche toute personnelle, mais qui prouve éternellement que la mort et l’occulte peuvent être d’une froide beauté.

Le grand Dissection s’arrête quasiment ici : Jon Nödtveidt est arrêté en 1997 pour complicité de meurtre sur un immigré homosexuel. Le groupe est donc mis entre parenthèses jusqu’à la sortie de son leader en 2004. Les errances psychologiques de celui-ci semblent avoir gagné du terrain en prison, et désormais ses inspirations ésotériques aux penchants morbides semblent l’obnubiler. Le dernier album de Dissection, "Reinkaos", reste indissociable du suicide de son leader, quelques mois plus tard, en Août 2006 : déroutant, incompris, dérangeant.
Le caractère intemporel de ses premières œuvres n’est pas affecté par cette drôle de conclusion, bien au contraire. La légende de Dissection reste bien vivante.

DAWN - Naer Solen Gar Niber for Evogher (1994)

Tandis qu’en Norvège, sous la houlette de Mayhem et Euronymous, les nouveaux soldats du Black norvégien veulent faire du Death Metal leur ennemi juré, au pays de Quorthon celui-ci règne en maître absolu, faisait vivre un underground vivace de jeunes musiciens entièrement dédiés au sacro-saint style. Dawn, qui prend forme dans les années 90-91, est de ceux-là. Leur leader, Fredrik Söderberg, ami de Patrick Jensen (fondateur de Seance), s’entoure d’un premier line-up qui se stabilise en 1992, l’année des premières démos du groupe, dont la seconde est enregistrée chez Dan Swanö, l’incontournable.
A cette époque, le groupe joue du Death Metal pur et dur, mais la sauce suédoise qui prend forme en 92-93 chez de nombreux groupes (riffing plus linéaire et moins gras, abandon du growl pour un chant plus vociférant) impacte également le jeu de Dawn. Dans ce maelström passionnant qui engendre à la fois une veine Death mélodique et une autre plus orientée vers le Black Metal, Dawn bascule dans la seconde voie, à l’instar d’un Dissection ou d’un Sacramentum.

"Naer Solen Gar Nider For Evogher" (à mes souhaits), premier album du groupe, est enregistré chez Swanö (évidemment) et sort courant 1994 après avoir séduit le label Necropolis. Assez différent de ses confrères Marduk ou Dark Funeral, Dawn joue dans un registre mélodique assez envoûtant, avec un jeu à deux guitares permettant de balancer de grands riffs épiques et glacés à couper le souffle, dans une veine proche du Black melo de Dissection. L’atmosphère de "Naer Solen…" se rapproche ainsi, malgré une approche technique assez différente, des ambiances mêlées d’agressivité et de beauté naturaliste que l’on retrouve chez beaucoup de norvégiens (Enslaved par exemple). Toutefois, l’école suédoise laisse son empreinte : constructions rythmiques carrées maîtrisant l’alternance entre temps faibles et envolées de blasts, structures travaillées alternant judicieusement les envolées linéaires des guitares, son sec mais propre et mixage opportun. Bref, l’emballage est de très haute volée pour un premier disque, et comme Söderberg démontre un talent de composition hors du commun avec un sens inné de la mélodie immersive : "As the Tears Fall", "In the Depths of my Soul" (qui était l’un des premiers morceaux de Dawn), "Diabolical Beauty", autant de thèmes superbes qui s’incrustent profondément dans les têtes. On notera également la présence de deux titres écrits en vieux suédois (un peu à la façon de certains cousins norvégiens), dont l’élégant "Ginom Rinande Lughier", construit sur un mid-tempo magistral qui s’emballe délicieusement.
Bref, "Naer Solen…" est un petit bijou d’homogénéité et d’équilibre, compromis entre un Death / Black mélodique soigné purement suédois et une ambiance immersive glacée que l’on retrouve chez les meilleurs norvégiens.
On pourrait croire qu’avec ce disque magnifique, Dawn a tout pour devenir un très grand du Black suédois. Seulement, le destin en décide autrement. Fredrik Söderberg est victime d’un accident du travail (il est boucher dans le civil, ça ne s’invente pas…) au niveau de la main. Son leader étant incapable de jouer pendant plus d’un an, le groupe ne redevient productif qu’à l’hiver 95, avec un maxi nommé "Sorgh på Svarte Vingar Fløgh", produit par…Peter Tägtgren (toujours les deux mêmes…). Un MCD là encore magnifique, avec deux morceaux ("Sorrow Flew of Black Wings" et "Soil of the Dead") de sublime Black / Death mélodique et épique, avec ses pointes de touches progressives venant parachever le grand souffle linéaire et intense de Dawn. L’effet Tägtgren est lui aussi notable, avec une production très puissante qui donne une épaisseur remarquable au contenu. Tout cela n’est que l’apéritif de ce que va donner le formidable second album, "Slaughtersun (Crown of the Triarchy)".
Enregistré aux studios Abyss en 1997, avec un nouveau batteur derrière les fûts (Jocke Petterson), "Slaughtersun" est l’un des plus beaux disques que la Suède a offert au Metal extrême, Black et Death metal confondus. Plus puissant, plus ravageur, plus enlevé, mais toujours aussi équilibré et harmonieux, "Slaughtersun" est une force tellurique où la beauté harmonique n’a d’égal que la violence apocalyptique qui se dégage des compos : on citera notamment les deux premiers morceaux, qui dévastent tout sur leur passage au niveau émotionnel (ah, "Falcula"…), ou l’incroyable avalanche de brutalité de "The Aphelion Deserts", digne de revendiquer une belle place dans l’anthologie du brutal Black. Dawn sait aussi calmer le tempo tout en gardant toute sa force épique (comme sur le lancinant "Ride the Wings of Pestilence"). Le côté immersif de "Slaughtersun" est renforcé par la longueur moyenne des compositions, tournant entre 8 et 9 minutes.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, un tel chef d’œuvre est toujours, douze ans après, le dernier album en date des Suédois… Entre 1998 et 2000, le groupe se cherche un batteur après le départ du formidable Petterson, puis se met à travailler sur un nouvel album. Un nouveau problème survient, qui reste encore aujourd’hui assez incompréhensible : le groupe peine à signer avec un label, alors que des géants comme Nuclear Blast ou Earache semblent enclins à les recruter…le groupe finit par signer avec un label suédois…qui coule en 2003. Depuis, c’est le silence, bien que le groupe n’ait officiellement pas splitté. Une bonne nouvelle tout de même : pour ceux qui ne connaissent pas Dawn, une compilation reprenant l’intégrale du groupe à partir de "Naer Solen…" est sortie en 2004. De quoi se rattraper et redécouvrir ce groupe qui, à défaut d’être le plus connu, est assurément l’un des plus doués et les plus marquants de sa génération.

SACRAMENTUM - Far Away from the Sun (1996)

La Norvège est en ébullition, des musiciens brûlent des églises et vont en tôle (laissant en plan Emperor), d’autres se suicident, imaginez : ils se tuent même entre eux (Count Grishnackh vs Euronymous pour les dissipés du fond de la classe qui n’ont pas suivi)... En Suède, c’est plus calme au niveau de l’actualité "qui fait peur aux petites mémés au journal de 13 heures", et en matière de Black Metal, le pays tente de tenir la dragée haute à son omnipotent voisin, grâce principalement à Marduk, Dissection ou des petits nouveaux pointant le bout de leur nez tels Setherial et Dark Funeral.

L’œil avisé (quand il ne signe pas des conneries comme Daemonium ou Neolithic) de Christian Bivel a également repéré un jeune combo suédois fort prometteur nommé Sacramentum. Il réédite le mini "Finis Malorum" avant de leur offrir un deal pour leur premier album.
Niklas "Terror" (batterie), Anders Brolycke (guitare) et Nisse Karlen (basse/chant) bénéficient en été 1995 du travail d’orfèvre du célèbre Dan Swanö, musicien émérite au sein de Edge Of Sanity et également ingénieur du son de renom dans son antre du Unisound Studio.
Visuellement, le trio frappe fort également, faisant appel au talentueux Kristian Whalin, plus connu sous le nom de Necrolord et auteur de la fantastique pochette de "In the Nightside Eclipse" (Emperor). La similitude entre les deux travaux est édifiante, on y retrouve les mêmes teintes bleutées et cette atmosphère sombre et embuée. Ainsi débarque "Far Away from the Sun" au printemps 1996, accompagné par une promo conséquente de Adipocere qui n’hésite pas à afficher des encarts un peu partout et mettre des titres sur les samplers de l’époque, aidé aussi par le buzz qui veut que Sacramentum soit le digne héritier des défunts Dissection.
Et c’est vrai que "Far Away from the Sun" rappelle beaucoup la musique du combo de Jon Nödtveidt, c’est à dire un Black Metal avec quelques riffs appuyés proches du Death Metal et toujours un côté mélodique sous-jacent. Le chant arraché et inquisiteur de Nisse Karlen n’est pas non plus sans rappeler celui du défunt Jon. Cela dit, même si la comparaison est inévitable, réduire Sacramentum au rang de simple clone de Dissection serait dévalorisant pour leurs travaux tant une personnalité propre émane de "Far Away from the Sun". Cependant, un autre point commun de taille (et qui a contribué à l’amalgame) est l’enregistrement de FAFTS au Unisound Studio de Dan Swanö. Pourtant, le son titanesque de l’album de Sacramentum est bien différent de celui clair et précis de "Storm of the Light’s Bane". Musicalement aussi, des différences notables apparaissent : là où la musique de Dissection est fréquemment aérée par de la guitare acoustique, Sacramentum relâche plus rarement la pression et avance au gré du matraquage intensif de Niklas Rudolfsson. "Fog’s Kiss" ouvre d’ailleurs l’album sur une partie furieuse sans la moindre intro.
Le trio suédois emporte l’auditeur dans son monde "très loin du soleil", dans son Black / Death mélodique tourbillonnant et imparable, chaque riff s’imprime à l’encre indélébile dans le cerveau du metalhead, le premier du morceau éponyme est un modèle du genre.
FAFTS c’est l’équilibre parfait entre agressivité et mélodie, à l’image de "Blood Shall Be Spilled" débutant par un linéaire Black à la tierce remarquablement mélancolique pour enchaîner dans une frénésie Black / Death cataclysmique, tout en gardant ce côté mélodique sous-jacent. De plus, à l’écoute notamment de "When Night Surrounds Me", Anders Brolycke et les siens ont gardé indéniablement quelques racines du Black Metal plus ancien, on y retrouve notamment ce côté épique du Bathory période viking. Chaque chanson est un pur régal, ce qui fait que le chroniqueur que je suis est bien embêté pour en mettre une en avant plus qu’une autre. D’ailleurs, pas le moindre titre bouche-trou à signaler, juste un ensemble homogène dans sa perfection… Cependant, j’extrairai tout de même l’hypnotique "Obsolete Tears" et la percutante "The Vision and the Voice" qui tirent un peu plus ce magnifique opus vers le haut.
Voilà comment, sans révolutionner le style ni verser dans l’expérimental ou l’original à tout prix, Sacramentum aura réussi à nous sortir un intemporel qui fait l’unanimité, reconnu aussi bien chez les blackeux que les deathsters, et même en dehors du cercle Metal Extrême : la marque des très grands.

Démarrer une carrière sur un monument pareil aurait pu (du ? ) augurer une longue période de gloire et de prospérité à Sacramentum. Hélas, "Far Away from the Sun" restera l’apogée pour Nisse Karlen et ses sbires et leur activité phonographique s’arrêtera avant le troisième millénaire. L’ascension paraissait pourtant manifeste, surtout que le trio obtint un contrat chez Century Media pour son deuxième album. "The Coming of Chaos" (1997) enregistré sous la houlette de Andy Larocque proposera un Black / Death de grande qualité, avec cette fois des influences Thrash Metal. En revanche, ce disque peine à reproduire l’aura quasi-mystique de FAFTS, faisant cruellement redescendre le groupe sur terre et le ramenant au simple stade de très bon groupe, ce qui n’est déjà pas si mal.
Oui mais voilà, la signature sur un gros label eut l’effet paradoxal de diminuer l’exposition de Sacramentum, alors que le trio de Göteborg était la figure de proue de Adipocere, les voilà comme un simple combo de plus au milieu du riche catalogue Century Media. Du coup, "The Coming of Chaos" passe honteusement inaperçu, et en regardant le contenu du disque, c’est vraiment regrettable. Les froides atmosphères de FAFTS laissent ici leur place à des rythmiques plus enflammées, à l’image de la pochette rougeoyante. Cela dit, des morceaux comme "Awaken Chaos" ou "As Obsidian" restituent encore très bien l’esprit à la fois mélodique et agressif du combo si bien agencé sur le premier opus.
Sur l’album testament "Thy Black Destiny", la qualité sera toujours au rendez-vous, les influences Thrash et Death Metal seront encore plus marquées et le disque plus brutal, laissant hélas en route une partie de l’atmosphère si particulière de FAFTS. L’aventure s’arrêtera hélas ici, Sacramentum splittera au début du millénaire et Niklas "Terror" Rudolfsson partira se consacrer à ses multiples projets (Runemagick, Deathwitch,…).

Dommage, on reste sur un goût d’inachevé, la sensation d’un potentiel énorme qui n’aura jamais pu être exploité entièrement. Restent trois témoignages : les bons "Thy Black Destiny" et "The Coming of Chaos", ainsi que "Far Away from the Sun", entré dans la légende du Black suédois, et pièce maîtresse du Metal tout court.


MARDUK - Opus Nocturne (1995)

Formé en 1990 à l’initiative de Morgan Håkansson, Marduk est un pur rejeton de la première vague de Death Metal suédois. Le guitariste leader (qui l’est toujours dans la formation actuelle) s’entoure de Richard Kalm à la basse, Andreas Axelsson au chant et Joakim Av Gravf à la batterie. L’année suivante, le groupe commence à écrire et à enregistrer de quoi sortir une paire de démos. Une seule paraîtra, la fameuse "Fuck Me Jesus", formidable coup marketing…4 ans plus tard, lorsque celle-ci sera rééditée avec la célèbre pochette figurant une jeune demoiselle s’occupant d’une manière fort peu catholique un crucifix à la main. Mais pour l’heure, Marduk a fort à faire pour se démarquer au milieu d’une concurrence féroce. Le groupe commence à y parvenir grâce à une identité somme toute assez sombre et un vrai héritage des pionniers du Black Metal des années 80. Renforcé par Devo Anderson en tant que second gratteux et signé par No Fashion Records, Marduk a l’opportunité de montrer son potentiel sur son premier album, "Dark Endless".

Enregistré courant 1992, mixé par Dan Swanö, l’album sort à la fin de cette même année et montre un Marduk au visage encore incertain, bien que plein de promesses. Techniquement toujours ancré dans les standards du Death suédois, avec ce son tranchant et gras, sa rythmique jonglant entre breaks lourds et accélérations échevelées, Marduk confirme toutefois son côté très sombre : l’atmosphère d’outre-tombe prend souvent une tournure vicieuse et maléfique, le chant de Axelsson se démarque un peu de celui de ses confrères pour reprendre le caractère démoniaque de quelques confrères norvégiens (Darkthrone en tête), et les premiers riffs très typés Black Metal font leur apparition ça et là ("The Funeral Seemed to Be Endless",…). Pas forcément marquant parmi toutes les sorties Death Metal qui gravitent autour de la capitale suédoise, il n’en va pas de même pour la petite communauté qui suit le frémissement d’un renouveau Black Metal dans la péninsule scandinave. Le tout jeune label français Osmose, avide de signer les forts potentiels de cette nouvelle scène, ne rate pas Marduk. La machine suédoise est désormais lancée. Revenu à un quatuor après le départ de Axelsson (c’est Joakim qui officie au chant), le groupe assume désormais complètement son dévouement au Black Metal et signe avec "Those of the Unlight", son premier véritable album de Black Metal.
Le style Marduk est né, reconnaissable entre mille, et devient en quelque sorte le standard du Black brutal à la suédoise : direct, agressif, assez martial, le Black de Marduk délaisse les linéarités envoûtantes ou la recherche harmonique de ses confrères norvégiens. On peut y détecter sans aucun doute l’héritage inévitable de l’école Death suédoise, ne serait-ce que dans la construction des morceaux et notamment dans la gestion du tempo, ou tout simplement par la recherche d’un son assez puissant et clair. Toujours est-il que "Those of the Unlight" s’avère un disque de premier ordre, que Marduk part défendre en compagnie du déjà légendaire Immortal, lors d’une tournée européenne qui contribue à la propagation de l’épidémie en cette année 94. Désormais considéré comme le meilleur représentant de la Suède chez Osmose, complétant son triumvirat nordique avec Immortal et Impaled Nazarene, Marduk stabilise son line-up avec le redoutable Fredrik Andersson placé à la batterie.
Il est l’heure de frapper un grand coup : enregistré à l’automne 94, produit et mixé par Dan Swanö, "Opus Nocturne" bénéficie en outre d’une sublime pochette esquissée par Kris Verwinp, incarnant l’identité profonde du disque, l’Esprit de la Nuit. Violent, incantatoire, épique, l’Ode à la nuit et à l’obscurité est portée par une atmosphère glacée renforcée par un son sec et incisif qui donne un cachet particulier au Black Metal enlevé de Marduk. Quelque part entre la noirceur d’un Darkthrone et surtout du souffle épique d’un Immortal, les suédois explorent leur propre voie qui devient définitivement la référence suédoise, dont les structures et certaines constructions trahissent discrètement un héritage Death Metal. Cependant, malgré ces traces légères, "Opus Nocturne" est définitivement un grand moment de Black Metal, avec quelques bijoux du genre ("Autumnal Reaper", "Untrodden Paths",…), et d’une manière générale, même sur quelques temps faibles, une atmosphère cérémonielle prenante et sublime que l’on perdra au fur et à mesure de l’évolution future de Marduk. Cette évolution est toutefois palpable, dans une recherche quasi-systématique de vitesse et de brutalité, même contrebalancée par des passages lancinants mais ô combien prenants ("Deme Quaden Thyrane"). "Opus Nocturne" marque les esprits, donne ses premières lettres de noblesse au Black suédois pur et dur, impose Marduk comme un leader du genre.
Un peu plus d’un an plus tard, "Heaven Shall Burn" (1996) assoit complètement le statut de Marduk, dans un registre qu’il ne quittera plus, le Black brutal. A la fois héritier direct de "Opus Nocturne", dans la poigne de ses riffs épiques et glacés (cette fois mis en relief par la patte de Peter Tägtgren), dans son ambiance noire et blasphématoire, et incontestable bond en avant dans l’agression systématique et la brutalisation de son Black, "Heaven Shall Burn" revêt un caractère plus direct, plus ultime, oubliant quasiment les concessions rythmiques et le contraste de son aîné. Le chant de Legion, lui aussi plus brutal, contribue à faire évoluer Marduk dans un registre mortuaire et guerrier au côté presque systématique. Une fois de plus, Marduk a impressionné. Ne serait-ce le redoutable "Battles in the North" de ses cousins norvégiens, le groupe suédois devient la référence du Black metal ultime, qui fait de la brutalité sa composante première.
Grisé par ce statut et obnubilé par cette recherche de violence, Marduk refuse désormais toute concession et va aller au bout de sa quête. Il le fait partiellement sur "Nightwing" (1998), l’album suivant, qui témoigne de cette volonté de radicalisation notamment dans sa première partie, ne gardant que subrepticement le visage mystique et envoûtant de l’ancien Marduk, sur la fin d’un disque qui sonne comme une conclusion (la réutilisation de "Deme Quaden Thyrane" n’y étant pas pour rien).
Un an plus tard, Marduk a définitivement laissé derrière lui la nuit, les forêts, les montagnes et les ambiances incantatoires. "Panzer Division Marduk", son canon pointé droit devant, la référence à l’uniforme vert-de-gris et les relents qui l’accompagnent…Marduk provoque, et ça réussit. Il faut peut-être croire que la jeune foule des nouveaux adeptes du BM est lassée du grand Satan, toujours est-il que cette nouvelle source de scandale fonctionne à merveille. Musicalement, Marduk n’est pas en reste. Après avoir copieusement cherché à accélérer la cadence, le voilà désormais prêt à traiter à fond un nouveau thème : la guerre. Et musicalement donc, le résultat est mitigé. L’ambiance de fin du monde est bien là, le paysage décharné et lunaire, mais la trop grande linéarité du disque le rend tout de même moins intéressant et envoûtant que ses prédécesseurs. Cherchant à tirer le maximum de vitesse et de puissance, Marduk s’éloigne également dangereusement des standards sonores du Black Metal, ce qui ne manque pas de faire grincer les gencives orthodoxes. La césure se situe donc à tous les étages, y compris au niveau du label. Mais peu importe pour les suédois. A l’heure où la grande génération scandinave s’essouffle quelque peu, que le Black Symphonique prend ses aises, et que le Death Metal repointe le bout de son nez, Marduk attaque le nouveau millénaire par la grande porte, et la qualité plus ou moins fluctuante de la suite de la discographie ne va plus rien y changer.

Le groupe est désormais l’icône du Black suédois, et certainement le vrai leader de la frange brutale du Black scandinave. Mais ceci est une autre histoire, un autre siècle. L’Ode à la nuit, elle, résonne toujours.

DARK FUNERAL - The Secrets of the Black Arts (1996)

Né trop tard (1993) pour profiter de l’âge d’or du Death de Stockholm, Dark Funeral se lance dès ses débuts dans le bain du Black Metal. La Suède, entourée de ses deux voisins impétueux, commence à se frayer une petite place grâce aux prometteurs Dissection ou Marduk. Plutôt enclin à suivre la voie radicale du second nommé, le quatuor fraîchement formé est lui aussi accueilli par Dan Swanö pour se voir offrir une première opportunité de démontrer son potentiel sur un EP éponyme, avant d’avoir été signé.
Il n’y aura pas besoin d’une deuxième chance : en un gros quart d’heure de vociférations blasphématoires, de riffs puissants et incisifs, de grands séquences de double et de blasts, Dark Funeral pose la seconde pierre à l’édifice du Black brutal suédois (dont on ne parlera en tant que tel que vers 1995-96), assez crû et direct, mais avec une assise puissante et une construction rythmique influencées par le Death Metal. Le choix de s’être limité à 4 morceaux s’avère également payant : choisissant la qualité plutôt que la quantité, Dark Funeral offre un condensé de son talent avec quatre bijoux. Le très enlevé "Open the Gates", sa petite intro immersive et ses enchaînements de passages assez rapides délivrant une sensation de puissance obscure incontestable, le double riff sublime et épique du superbe "Shadows Over Transylviana" (qui paradoxalement n’est pas si éloigné de l’univers de Dissection), le sulfureux "My Dark Desires" qui ravage tout sur son passage par sa puissance dévastatrice et le déversement d’un flot de paroles haineuses et habitées, enfin "In the Sign of the Horns", plus posé, imposant, avec son superbe break à l’effet saisissant… Le tout est servi par une production aux petits oignons : le son reste crû mais le rendu reste assez puissant et adapté à l’univers de Dark Fufu. Là aussi, la patte suédoise prend forme.

Signé dans la foulée par No Fashion, Dark Funeral vit une année 95 particulière. Enregistrant tout d’abord son premier album, "The Secrets of the Black Arts", une nouvelle fois chez Dan Swanö, les membres de Dark Funeral (se composant désormais de Lord Ahriman, Blackmoon -les gratteux fondateurs-, de Themgoroth -chanteur & basse- et d’Equimanthorn -batterie- qui a remplacé Draugen) ne se satisfont pas (plus) de la production assez sèche du leader de Edge Of Sanity. Décision significative d’un trait fort de Dark Funeral, la recherche d’un son puissant en totale antinomie avec la veine minimaliste du Black au son "raw", tel que défendu par un Darkthrone. Les suédois filent donc chez l’autre grand chantre de la scène extrême locale, Peter Tägtgren, leader de Hypocrisy, au studio Abyss. La sortie de l’album est ainsi repoussée en Janvier 1996, mais cela n’atténue pas l’effet bœuf qu’il produit. Un cran plus rapide, dense et implacable que l’EP initial (dont il reprend deux morceaux qui viennent par ailleurs apporter un poil de nuance), l’album possède un impact incontestable. Ses missiles utilisent globalement la même recette : deux ou trois riffs directs plutôt intenses et incisifs, des changements de rythme redoutables au milieu d’un bombardement de blasts, un chant toujours aussi martial, et un son franchement tranchant. Direct et linéaire sans être rébarbatif, efficace sans faire dans le minimalisme, la recette de Dark Funeral est d’un effet redoutable, grâce à un savant mélange entre des riffs plutôt inspirés et immersifs, et un rendu sonore donnant un aspect monumental qui tranche avec les productions plus minimalistes qui ont alors cours. De "The Secrets of the Black Arts" (l’éponyme), à "When Angels for Ever Die" (seul morceau qui ne figure pas dans la tracklist d’origine enregistrée aux Unisound) jusqu’à "Satan’s Mayhem", le disque ne recèle pas vraiment de points faibles, les superbes "Shadows Over Transylviana" et "My Dark Desires" venant compléter à merveille ce brûlot de Black brutal, toujours considéré comme l’une des références les plus marquantes du genre.
Ce style suédois prend forme pour de bon en cette année 96, avec le "Heaven Shall Burn" de Marduk ou le "Nord" de Setherial. Dark Funeral y prend une place de choix, son obstination satanique comme sa virulence musicale lui conférant une étiquette qu’il va entretenir jusqu’à l’obsession. Pour autant, l’avenir immédiat de Dark Funeral n’est pas sans difficulté : un changement quasi-complet de line-up vient perturber la marche en avant du groupe. Autour de son leader Lord Ahriman, le nouveau Dark Funeral garde tout de même une sacrée gueule, notamment pour ce qui est du frontman, le fameux Masse Bromberg (ex-Hypocrisy), qui se fait désormais appeler Emperor Magus Caligula. Dark Funeral continue de construire son image sulfureuse, quitte à franchir parfois le caricatural. Sa première tournée américaine en 97 fait ainsi grand bruit, le groupe reprenant quelques grands principes initiés sur scène par Mayhem des années auparavant (têtes de porc empalées sur des croix et autres joyeusetés).
Et le nouveau tandem pensant Ahriman / Caligula cherche à enfoncer le clou avec le second album, "Vobiscum Satanas", enregistré en 97 au Studio Abyss. Mur de guitares et de blasts sans franchement de temps mort ni de subtilité, la prestation de Caligula est saisissante, c’est vrai, mais la recherche toujours plus obsessionnelle de puissance et de densité, couplée à une écriture un poil moins inspiré que "The Secrets…" rend le disque moins enthousiasmant. Déjà boudé (pas forcément à juste titre) par ceux qui lui reprochent un son trop "clean" et un discours trop caricatural pour être vrai, Dark Funeral divise désormais les amateurs de Black pour de bon, le caractère ultime, la puissance "accessible" de "Vobiscum…" séduisant également un nouveau public pas forcément sensible au paysage décharné et crû d’un Darkthrone. Le Black n’acceptant pas les compromis, Dark Funeral voit comme son grand frère Marduk sa popularité croissante coïncider avec un rejet de la frange dure des blackeux. Peu importe pour les suédois qui ont depuis longtemps choisi leur destinée, ils assument leur statut de poids lourd du Metal extrême européen, jouent au Wacken ou en tournée avec des grands du Death Metal.

Après quelques amuse-bouches d’attente, le groupe prend son temps pour peaufiner un troisième album qu’ils savent attendu. "Diabolis Interium" (2001) reprend la même recette (Abyss Studio / Tägtgren), histoire de s’assurer d’une production impeccable, mais les compositions sont retravaillées pour retrouver une profondeur digne de "The Secrets…", sans perdre son redoutable impact. Désormais, Dark Funeral tient sa vitesse de croisière, un fil conducteur que l’on retrouve sur les 3 albums qui jalonnent la période 2000-2010 : un artwork stylisé et reconnaissable, des titres d’albums en latin, un son puissant et travaillé (même un peu trop lors de la seule infidélité à Peter Tägtgren sur "Attera Tottus Sanctus"), et un style de brutal Black maîtrisé sur le bout des doigts, reconnaissable entre mille, qui régale sa horde de fans aussi bien qu’il exaspère ses détracteurs, toujours pour les mêmes raisons. Mais Lord Ahriman s’en contrefout bien, 15 ans après ses magnifiques débuts, Dark Fufu est toujours en haut.

SETHERIAL - Nord (1996)

En cette année 1996, alors que Samoth et Faust sont à l’ombre tous les deux, Emperor est décapité. Mais leur chef d’œuvre "In the Nighside Eclipse" a fait des émules, et les disciples du style commencent à émerger un peu partout : Enthroned en Belgique, Behemoth en Pologne notamment. Evidemment, la Scandinavie n’est pas en reste avec en particulier Setherial, jeune combo suédois aux dents longues fraîchement signé sur le label autrichien Napalm Records aux côtés de Summoning et Abigor.
L’influence Emperor est donc indéniable chez Setherial et transparaît jusque dans l’artwork, où les quatre membres du groupe et leurs corpsepaints apparaissent un à un en médaillon à l’arrière du CD (ça ne vous rappelle pas quelque chose ?). Pour ce premier full-lengh, Napalm a carrément déroulé le tapis rouge et c’est au Abyss Studio de Peter Tägtgren que Setherial enregistre "Nord" (1996). Remarquez, avec un nom d’album pareil, il aurait été paradoxal de faire ça en Floride…

Le résultat sonore est de toute façon à la hauteur et c’est avec le plus grand plaisir que "In The Still of the 21 Northern Fulmoon" déboule sans fioritures dans nos esgourdes. La similitude avec Emperor est clairement identifiable, cependant Setherial n’est pas un clone (qui vont bientôt se compter par dizaines) : la structure des morceaux est ressemblante, l’approche, elle, est différente : les compositions sont plus agressives et le clavier moins omniprésent, plus discret.
Dans tous les cas, Lord Mysteriis, l’homme qui fait la pluie et le beau temps au sein de Setherial est un excellent compositeur et on peut s’en rendre compte tout au long des 6 hymnes et des 45 minutes de "Nord"... Par exemple, le riff central de "Over Det Blodtäckta Nord", pierre angulaire de l’album avec ses 13:50, vous restera dans le crâne un bon moment.
"Murkrets Tid" ou "For Den Mitt Blod" sont également de magnifiques odes à la froideur du Nord justement, aux pensées païennes, démoniaques et misanthropes de leur créateur, comparables aux premiers Satyricon.
Concernant les paroles, à part la première chanson, Kraath écrit ses textes dans sa langue maternelle, d’où l’impossibilité pour votre serviteur de vous décrire précisément ce qu’il s’y raconte, mais on peut faire le pari que ce n’est pas des Télétubbies ni de Plus Belle La Vie.

Il faut signaler que "Nord" a fait grand bruit à sa sortie, nombre de blackeux voyant en Setherial le successeur de Emperor, fait aussitôt démenti par "Lords of the Nightrealm" (1998). En effet, à partir de ce deuxième album, finito les claviers, le son s’épaissit et Setherial bascule définitivement dans le fameux brutal Black Metal à la suédoise si cher à Marduk.
Mais en dépit de tous leurs efforts et de la violence déployés par les suédois jusqu’ici, aucune des sorties de Setherial ne parviendra à égaler leur mythique premier album. On signalera quand même dans un court panorama de leur discographie, un "Endtime Divine" (2003) tout à fait honorable et surtout un "Hell Eternal" (1999), véritable déflagration satanique, disque le plus extrême du quatuor. En revanche, les blackeux ont semblé perdre la foi sur un "Death Triumphant" (2006) moins convaincant, plus mélodique et commun, avec une certaine perte d’identité et de repères.
La question est : vont-ils redresser la barre avec leur toute nouvelle galette "Ekpyrosis", attendue d’un jour à l’autre chez Regain Records ? Dans tous les cas, "Hell Eternal" et surtout "Nord" resteront comme les deux pièces marquantes des suédois, à acquérir en priorité pour ceux qui souhaitent découvrir Setherial, groupe moins connu que Marduk ou Dark Funeral, mais ayant contribué presque autant à façonner et à vulgariser le Black Metal suédois, si typiquement rentre-dedans.

Black… The Swedish Way.


Issu de la seconde vague du BM, le Black Symphonique est rapidement devenu un genre majeur du Metal, connaissant un grand boom créatif et médiatique lors de la fin des années 90, restant encore aujourd'hui l'assurance d'un estampillage très vendeur. Un genre parvenu à se tailler un chemin doré jusque dans les enseignes les plus généralistes, grâce notamment au (ou à cause notamment du … c'est selon) rayonnement de deux de ses principaux représentants que sont les norvégiens de Old Man's Child et Dimmu Borgir, chacun ayant acquis le statut de figure de proue dans leurs maisons de disques respectives : Century Media pour l'un, Nuclear Blast pour l'autre, soit deux grosses cylindrées, c'est-à-dire l'assurance de se voir mis en avant dans les encarts publicitaires, de bénéficier de la primeur des articles dans la presse spécialisée et, par la même occasion, de gagner son petit pactole même si on réalise des albums un peu (voire très) en deçà.
Old Man's Child / Dimmu Borgir : deux groupes qui ont connu l'obscur underground lorsqu'ils évoluaient sous des cieux atmosphériques, deux groupes qui ont ensuite parfaitement su exploser au moment où il le fallait (fin 90' / début 2000') dans le style qu'il fallait (le BM Symphonique), le succès allant grandissant au fur et à mesure de (super)productions donnant toujours plus dans le spectaculaire et le bombastique. Deux icônes dont le parcours vous est intégralement retracé dans cet ultime chapitre et qui, à l'image de l'ensemble de la scène BM Sympho, divisent irrémédiablement les adeptes de BM. Pour schématiser, nous avons, d'un côté du ring, les "gardiens du temple" : adorateurs d'un BM de grande tradition criant à la trahison, débectés par l'incursion d'éléments esthétiques et mélodiques allant à l'encontre de la nihiliste flamme originelle dont le BM se doit d'être l'éternel garant. De l'autre côté, nous trouvons les "progressistes" clamant qu'un style musical, comme toute culture, se doit d'évoluer pour ne point se scléroser, avançant la notion d'ouverture d'esprit avec force l'adage selon lequel la tradition serait synonyme de régression. Et en plein milieu, la horde du public guidé par les media, n'ayant pas nécessairement conscience de l'existence de ces deux pôles ni des motivations les animant, pas forcément armé non plus pour subir l'assaut brutal émanant de productions plus crues et blasphématoires, trop abruptes au premier abord. Aucune des deux parties extrêmes n'a foncièrement tort ou raison, chacune ayant pour elle ses arguments valides. Après, c'est à tout un chacun de trouver la situation qui lui sied le mieux sur le curseur navigant entre ces deux groupuscules scissionés. Mais une chose est certaine, c'est que le BM Symphonique constitue, par son habillage le rendant autant charmeur qu'accessible, une porte d'entrée idéale au microcosme du BM pour pléthore de novices.
Old Man's Child / Dimmu Borgir ou comment la voie BM Symphonique s'illustre en objet d'une scission qui, même plus de dix après sa survenance, demeure encore bien marquée.

OLD MAN'S CHILD

La genèse / un potentiel incontestable

Tout commence à Oslo en 1989 lorsque Thomas Rune Andersen et Kenneth Akesson (futur batteur de Dimmu Borgir connu sous le pseudonyme de Tjodalv) montent un groupe sans prétention afin de reprendre des morceaux de Slayer et Metallica. Une fois les enfantillages terminés, la bande opte pour le nom Old Man’s Child et se détache de ses influences Thrash et Death premières pour enregistrer sa première démo "In the Shades of Life" en 1994. Cette démo sera rééditée plus tard sous la forme d’un split avec Dimmu Borgir.
Ayant parvenu à gagner l’intérêt de Hot Records, les norvégiens décrochent le droit de mettre en boîte leur premier full-length, le line-up est alors composé de Grusom (Thomas Rune Andersen, connu désormais sous le nom de Galder) au chant et à la guitare, Jardar également à la guitare, Gonde à la basse et Tjodalv à la batterie.
Ce premier disque "Born of the Flickering" (1995) va dépasser en qualité toutes les attentes. Leur approche mélodique du Black Metal, notamment sur un titre comme "The Last Chapter" est en opposition assez flagrante avec le fer de lance du pays (et de tout le style) qu'est Darkthrone. Old Man’s Child combine habilement l’agressivité inhérente au Black avec des sonorités peu habituelles à l’époque telles que le chant féminin et n’oublie pas ses influences Thrash et Heavy, largement perceptibles dans les riffs de "Demon of the Thorncastle". Le clavier apporte aussi une touche magnétisante à l’ensemble, mais on ne peut pas encore véritablement parler de Black Symphonique comme le pratique Emperor sur "In the Nightside Eclipse" car les claviers restent intermittents et la direction musicale vient principalement des guitares.
Malgré quelques petits défauts sur la longueur, ce premier album met en lumière un potentiel exceptionnel qui, pourtant, mettra quelques années avant d’exploser complètement.
Cependant, le buzz autour de ce disque sera tel que Century Media récupérera les droits de cet album pour le ressortir, permettant ainsi à "Born of the Flickering" de bénéficier d’une distribution digne de ce nom.

Imminent prosperity

C’est donc chez Century Media que l’aventure va se poursuivre, sans Tjodalv parti se consacrer entièrement à Dimmu Borgir et remplacé par Tony Kirkemo. Après avoir surpris son monde avec sa première galette, le combo se devait de confirmer. Avec le soutien de Century Media et un séjour au Studio Mega, cela s’annonçait comme une formalité, et pourtant…
Au niveau musical, Old Man’s Child a simplifié sa musique sur "The Pagan Prosperity". Le Black Metal sombre, atmosphérique et innovant n’est plus vraiment de mise ici, l’accent est mis sur la simplicité dès les premières notes de "The Millenium King" : c’est plus direct, rythmé, les riffs sont plus appuyés. Autant le dire tout de suite, le son est gigantesque : une batterie sonnant claire comme de l’eau de roche, la guitare acérée, la basse suffisamment audible dans le mix, le chant bien percutant, la production est assez impressionnante.
On se laisse donc séduire par ses attaques de riffs plus tranchantes que sur "Born of the Flickering" avec des titres comme "Behind the Mask" dans une mouvance très Heavy / Thrash (hormis la voix) ou le bon "My Demonic Figures".
Seulement ce disque n’est pas franchement homogène, délivrant notamment une seconde moitié pas très inspirée, le summum de l’ennui est atteint sur le très pouet-pouet "Return of the Night Creatures" où l’on croirait entendre Galder chanter sur du Nightwish
Bref, on a l’impression que les gars ne se sont pas foulés plus que ça concernant la composition du disque. De plus, des problèmes internes commencent à émerger : Gonde est viré du groupe à cause de ses problèmes avec la drogue, Jardar est trop occupé par son travail et l’ancien batteur se révèle incapable de jouer les plans de batterie que le déjà omnipotent Galder a composé. Du coup il se retrouve seul, mais heureusement, va recevoir l’aide d’un musicien de session de luxe : Gene Hoglan (ex-Dark Angel) évoluant dans la même maison de disque avec Strapping Young Lad.

Le troisième album "III-Natured Spiritual Invasion" (1998) est donc entièrement composé et joué par Thomas Rune Andersen, excepté la batterie bien entendu.
Après "The Pagan Prosperity" montrant un aspect beaucoup moins Black Metal et tout simplement moins inspiré malgré quelques bons titres, Old Man’s Child semble revenir à quelque chose de plus solide. "Towards Eternity" et "Fall of Man" notamment sonnent bien plus dark et on retrouve une partie de l’aura étrange de "Born of the Flickering". "Fall of Man" allie d’ailleurs parfaitement les passages atmosphériques avec son clavier inspiré, et d’autres plus incisives. Les guitares ont d’ailleurs ici la part belle avec des rythmiques bétons soutenues par un Gene Hoglan facile à la double pédale.
L’ensemble dégage une homogénéité supérieure au trop irrégulier "The Pagan Prosperity". "God of Impiety", notamment, est idéalement placé pour relancer la machine avec ses mélodies marquantes, l’énergie des guitares, et son solo central.
Pourtant, il manque encore quelque chose pour installer Old Man’s Child au sommet de la hiérarchie. Malgré un talent manifeste, Galder ne parvient pas à hisser son groupe au niveau d’un Dimmu Borgir qui vient de mettre le petit monde du Black Sympho à genoux avec son "Enthrone Darkness Triumphant".

Revelation, Defiance, Domination

Après ce cavalier seul, Galder va enfin parvenir à reformer le line-up de "Born of The Flickering" avec le retour au bercail du batteur Tjodalv (qui se partage le travail avec Grimar) et du guitariste Jardar. Un minutieux travail de composition allié au celui du stakhanoviste Peter Tägtgren et son Abyss Studio vont enfin permettre à Old Man’s Child de toucher du doigt la quintessence de leur style sur le quatrième album "Revelation 666 (The Curse of Damnation)" (2000). Un visuel sophistiqué et provocateur, une musique recherchée et subtile, une production alliant puissance, équilibre et clarté, on tient là le premier chef d’œuvre de OMC (non ce n’est pas l’Organisation Mondiale du Commerce).
Un étrange (et excellent) premier titre est un peu trompeur quant à la suite de l’album, qui donne dans un Black dynamique et empreint de mélodie, du Black Symphonique quoi. Seulement, là où Dimmu Borgir semble avoir tout donné et atteint ses limites sur "Spiritual Black Dimensions", Old Man’s Child nous pond des plans transcendants et des riffs diaboliques d’efficacité comme s’il en pleuvait avec une facilité déconcertante. Le travail des guitares de Galder est palpable au travers de riffs parfois alambiqués et presque Thrash dont s’inspireront sans aucun doute "Keep Of Kalessin" dans "Agnen" et "Armada".
Le Black Sympho était jusque là outrageusement dominé par Dimmu Borgir, mais avec "Revelation 666", OMC a supplanté ses compatriotes sur leur propre terrain. Galder se plait ainsi à manier atmosphères et efficacité avec une inspiration sans bornes, comme sur le magnifique "World Expiration" à la fois agressif et aux ambiances immersives.
Old Man’s Child sort ici une œuvre majeure du Black Metal dit symphonique, et des titres à la fois ravageurs et prenants ont laissé des traces, au point d’ailleurs que Galder rejoindra Dimmu Borgir pour enregistrer "Puritanical Euphoric Misanthropia" et relancera brillamment ce groupe qui semblait à bout de souffle, grâce à son talent de compositeur.

On se disait alors que les norvégiens étaient à l’apogée de leur art, que la qualité des sorties suivantes ne pourraient jamais égaler "Revelation 666". Il est vrai que, se consacrant désormais à Dimmu Borgir, on aurait pensé que Old Man’s Child ne serait plus qu’un joujou secondaire pour Galder, un side-project sans grand intérêt en somme… quelle erreur !
Par contre, comme d’habitude, un sacré ménage a été fait dans le line-up pour ne se retrouver au final qu’avec le duo Jardar / Galder qui vont voir débarquer un renfort de poids en la personne de Nicholas Barker. En effet, le british échaudé par le mixage pourri de la batterie sur le "Cruelty and the Beast" de Cradle Of Filth a décidé de délaisser les Blackers de sa majesté pour monter dans les froides contrées nordiques.
Fredrik Nordström et son Fredman Studio vont d’ailleurs profiter de l’aubaine d’avoir un batteur de cette trempe sous la main en mettant en avant le kit de batterie dans le mix, sans pour autant dénaturer l’ensemble, le rendu au niveau du son de "In Defiance of Existence" (2003) étant tout simplement idéal. Sur "Agony of Fallen Grace", Nick Barker fait d’ailleurs étalage de son impressionnante force de frappe sur des passages saccadés dévastateurs. Ce titre démontre tout ce qui fait la force de Old Man’s Child sur "In Defiance of Existence" : puissance Black Metal sur un fond mélancolique avec une basse s’élevant par moments pour donner un aspect cosmique.
Le style Old Man’s Child est immédiatement reconnaissable, on sent bien parfois qu’il y a quelque chose de Dimmu Borgir mais sans en être une simple copie, en effet DB et OMC s’influencent mutuellement sous l’impulsion d’un même compositeur dans les deux groupes. Une grosse différence cependant : là ou Mustis tisse des thèmes grandiloquents à la Star Wars, les claviers de Galder, eux, sont plus discrets, moins ostentatoires et se fondent au milieu des autres instruments sans les dominer à l’image de l’excellent "The Soul Receiver".
Le visuel étant lui aussi magnifique, ce fantastique disque devance d’une courte tête le déjà très bon "Revelation 666" grâce, entre autres, à un jeu de batterie destructeur qui fait la différence.

En vitesse de croisière

Après ce doublé extraordinaire ayant permis à OMC de s’imposer en leader du Black Symphonique, Galder va enchaîner avec un "Vermin" (2005) de bonne facture qui, s’il contient quelques titres au dessus du lot comme "Flames of Deceit", ne possède pas l’aura de "In Defiance of Existence". Old Man’s Child est d'ores et déjà passé en vitesse de croisière. Même le redoutable Reno Killerich embauché derrière les fûts ne parvient pas à apporter le petit grain de folie qui manque.
L’instabilité semble être le principal défaut de OMC : de nouveau Monsieur Andersen (non, il ne s’appelle pas Néo) s’est retrouvé seul à composer sur "Vermin", laissant uniquement les baguettes à l’ex-cogneur de Panzerchrist.
Avec "Slaves of the World", la dernière offrande de 2009, Galder continue imperturbablement de proposer son Black mélodique plutôt unique. A défaut de détrôner "Revelation 666" et "In Defiance of Existence" (on ne demande pas la lune non plus…), on peut compter sur Old Man's Child pour continuer dans cette voie, même si désormais la magie de l'époque bénite laisse place à une routine moins fabuleuse.

DIMMU BORGIR

Les débuts atmosphériques

Tirant son nom d’une ancienne région volcanique de la contrée islandaise et se traduisant littéralement par "Forteresse Sombre", Dimmu Borgir est aujourd'hui la plus célèbre formation de black metal dit "symphonique", grâce notamment à la sortie d'une succession d'albums de plus en plus surproduits et calibrés pour plaire au grand public.
Mais ce serait (presque) oublier qu'il fût une époque où la musique des norvégiens respirait l'underground et l'authentique…

…Cette époque est celle de l'aube de la seconde vague du Black Metal. Dimmu Borgir se forme en 1993 à Oslo sur la base du trio Sven "Silenoz" Kopperud (chant & guitare), Stian "Shagrath" Thoresen (batterie) / Ivar "Brynjard Tristan" Lundsten (basse), rapidement rejoint par Kenneth "Tjodalv" Åkesson à la guitare (simultanément en place chez le cousin Old Man's Child en tant que batteur) et Stian Aarstad (le fameux claviériste au chapeau haut de forme éternellement vissé sur le crâne), avec l'objectif avéré de se démarquer en amenant le genre en des territoires atmosphériques de manière bien plus poussée que l'approche esquissée par Burzum sur son éponyme de l'année précédente.
En résulte, lors d'une année 1994 très productive, deux démos "rehearsal", un EP intitulé "Inn I Evighetens Mørke" et surtout un premier album "For All Tid" regroupant l'intégralité des morceaux des deux démos et sorti sous la bannière de No Colours Records.
Après une longue intro chargée en effluves nostalgiques des temps anciens et faisant la part belle au piano, l'album dispense une poignée de titres plutôt enlevés, honnêtes sans être transcendants, laissant parfois échapper quelques maladresses comme le chant clair puissamment massacré de "Over Bleknede Blåner Til Dommedag". Mais c'est dans sa seconde partie qu'il prend toute sa dimension, celle du calme mortuaire d'un champ de bataille balayé par un vent glacial et peuplé par les âmes des guerriers morts au combat, condamnées à errer pour l'éternité, … des sensations particulièrement intenses lorsque le morceau-titre déploie ses nappes ténébreuses ou encore lorsque "Den Gjemte Sannhets Hersker" égrène ses arpèges lancinants. Le son altéré et grésillant, auquel le timbre très rocailleux de Silenoz s'accorde à merveille, ainsi que l'usage exclusif de la langue norvégienne, font de "For All Tid" une œuvre sans concession, et ce malgré son approche très mélodique et ambiancée.

Repéré et recruté par la maison Cacophonous Records, découvreur de talents hors-pair au flair très aiguisé dès qu'il s'agit de déceler des formations à caractère original (Cradle Of Filth, Bal Sagoth, …), Dimmu Borgir joue le jeu de chaises musicales (Shagrath et Tjodalv échangent leurs postes de batteur et guitariste) et poursuit sur la lancée de "For All Tid" avec un somptueux "Stormblåst" (1996) qui en reprend les bases résolument atmosphériques tout en offrant des morceaux plus complexes et une plus grande diversité de tempo ("Alt Lys Er Svunnet Hen" et "Når Sjelen Hentes Til Helvete" sont des modèles de compositions à tiroirs alternant habilement passages lents, rapides, intimistes ou plus orchestraux), sublimant la saveur mélancolique grâce à de nombreuses et inspirées lignes de piano, dont celles du remarquable "Sorgens Kammer" (bien qu'elles soient inspirées pour ce titre du thème d'un jeu vidéo, le shoot'em up Agony en l'occurrence).
Pour une certaine frange des adeptes de Dimmu Borgir, ce second full-length reste aujourd'hui, malgré sa qualité de production faiblarde, la meilleure et la plus envoûtante production du combo norvégien (et d'ailleurs, votre biographe du jour en fait résolument partie).

La Forteresse établit ses fondations, mais rien ne laissait penser qu'elle allait soudainement adopter une stratégie aussi agressive que séduisante pour rapidement lâcher une ogive dévastatrice …

Enthrone Darkness Triumphant : la transition

Les fluctuations de line-up se poursuivent (Stian "Nagash" Arnesen remplace Brynjard Tristan à la basse) et malgré un appréciable succès d'estime avec deux albums salués par la critique, Dimmu Borgir reste encore un groupe underground. Sa signature avec le géant Nuclear Blast (qu'il ne quittera plus dès lors) se fait sans ambition particulière, si ce n'est celle de donner le meilleur de soi-même dans une orientation plus véloce du côté du groupe, et assurer des ventes correctes du côté de la maison-mère.
Compos aux structures et harmonies plus simples et directes ("Mourning Palace" et "In Death's Embrace" sont particulièrement accrocheurs), claviers monumentaux (impressionnants sur "Spellbound (By The Devil)" et "Tormentor of Christian Souls"), riffs aiguisés et blasts sanguinolents qui font irrémédiablement mouche (les sans pitié "Relinquishment of Spirit and Flesh" et "Master of Disharmony"), prod' solide et millimétrée signée Peter Tägtgren des Abyss Studios, abandon des textes norvégiens pour un anglais infiniment plus abordable pour les non-initiés, simplification du logo autrefois difficilement lisible, … d'aucun pourra arguer que la bête avait bien préparé son coup pour mieux happer sa proie, mais elle fût bien, de son propre aveu, la première surprise de l'incroyable explosion médiatique et commerciale qu'allait provoquer la sortie de "Enthrone Darkness Triumphant" (EDT) en 1997.
Un troisième album qui s'inscrit dans le déferlement d'une forme de Black Metal très esthétique, avec les succès combinés de Emperor, Cradle Of Filth et Limbonic Art.
Dimmu Borgir est alors souvent comparé avec Cradle, les deux formations mises dans le même sac du succès commercial … et ce complètement à tort car les ambiances vampiriques et gothiques des britanniques sont totalement absentes chez les norvégiens, d'autant plus que les chanteurs Dani et Shagrath officient dans des registres diamétralement opposés.

Mais l'explosion EDT ne vint pas de nulle part, déclenchée qu'elle fût par l'étincelle "Devil's Path", un EP publié confidentiellement l'année précédente via Hot Records, le propre label de Shagrath, qui a permis au groupe de se faire repérer par Nuclear Blast. Outre d'annoncer la couleur, cet EP présente également l'intérêt de contenir la version intégrale de "Master of Disharmony", coupé de sa longue ouverture rituelle sur EDT, et de signaler la prise de pouvoir de Shagrath au poste de chanteur principal, possédant un timbre plus grave et moins éraillé que celui de son compère Silenoz.

La période 1997-1999 voit le groupe inonder le marché de multiples rééditions et autres goodies.
C'est tout d'abord le tour d'un "For All Tid" désormais propriété de Nuclear Blast, remasterisé et agrémenté des morceaux de l'EP "Inn I Evighetens Mørke". Les norvégiens en profitent pour faire définitivement table rase du passé No Colours en le publiant avec une pochette colorisée (mais aux tonalités bien pisseuses, soit dit en passant). Vient ensuite le tour de la video-live du Gods of Darkness-tour et d'un nouvel et sympathique EP, intitulé "Godless Savage Garden", combinant inédits issus des sessions EDT, compos de "For All Tid" remises au goût du jour, reprise de classiques ("Metal Heart" de Accept) et lives. Une période faste qui se termine par la réédition de l'EP "Devil's Path" sous forme de split avec la démo "In the Shades of Life" de Old Man's Child. L'union est baptisée "Sons of Satan Gather for Attack".

La Forteresse se veut désormais prête à conquérir le monde et abreuver les adeptes tout disposés à boire en son calice. Malheureusement, à trop vouloir donner dans la prod' proprette et le spectaculairement grandiloquent, ce sont les intrinsèques inspirations artistiques des musiciens et les qualités d'authenticité des œuvres qui vont finir par trinquer.

Hollywood Borgir

De quintet, Dimmu Borgir devient sextet, enrôlant le guitariste australien Jamie "Astennu" Stinson et virant au passage son enchapeauté claviériste Stian Aarstad pour le remplacer par une recrue de marque en la personne d'un Øyvind "Mustis" Mustaparta fort d'une solide formation classique (il officie en tant que pianiste soliste dans l'orchestre philarmonique de Bergen).
Le p'tit jeune (19 ans à peine à l'époque) s'active comme un damné sur les compos, reléguant souvent le travail guitaristique au second plan (excepté les lumineux soli de Astennu) et la musique de Dimmu Borgir se fait plus grandiose sur un quatrième album "Spiritual Black Dimensions" (SBD en 1999), toujours enregistré sous la houlette de Peter Tägtgren (à une époque où les Abyss Studios deviennent archi à la mode) et qui va asseoir leur réputation de cador du Black Metal symphonique acquise avec EDT. Cet album révèle également la voix claire si particulière et controversée de l'invité Simen "Vortex" Hestnæs (alors en fonction dans Borknagar et invité sur la "Masquerade Infernale" de Arcturus).
Pourtant, si l'on possède un sens critique un tant soit peu aiguisé, l'on peut remarquer que ce sont toujours plus ou moins les mêmes sonorités de chœurs, de piano et d'harmonies d'obédience classique qui reviennent. Du coup, à l'exception du cinglant et concis "Behind the Curtains of Night - Phantasmagoria" et de l'atmosphérique et mystique "Arcane Lifeforce Mysteria", les morceaux de SBD ont une fâcheuse tendance à se ressembler. Mustis apparaît donc comme un bon arrangeur, mais a encore du mal à élargir sa palette de sons ainsi que ses schémas de composition.

Un split "True Kings of Norway" (partagé avec Emperor, Immortal, Ancient et Arctarus) et un grand ménage printanier plus tard, voyant Vortex intronisé au poste de bassiste à la place de Nagash parti se concentrer sur son projet Covenant / The Kovenant, Astennu se faire virer au profit de l'increvable Thomas "Galder" Andersen (qui continue à mener Old Man's Child de front), et Tjodalv partir s'occuper de sa petite famille, laissant la place à une recrue de poids en la personne du revanchard Nick Barker, parti de Cradle en claquant la porte (et à juste titre) suite au mixage saccagé de ses parties de batterie sur "Cruelty and the Beast". Pas étonnant donc que le père Barker écrase tout jusqu'à l'excès sur le cinquième album "Puritanical Euphoric Misanthropia" (PEM en 2001).
Propulsé par cette formidable rampe de lancement, ainsi que par les riffs thrashy autant hargneux que rafraîchissants estampillés Galder ("Blessings Upon the Throne of Tyranny", "The Maelstrom Mephisto") et par l'énorme travail de Mustis effectué sur ses claviers et pour le (vrai) orchestre insinuant des résonances parfois horrifiques ("Kings of the Carnival Creation", " Architecture of a Genocidal Nature", "Indoctrination") ou plus oniriques (l'intro "Fear and Wonder" que l'on croirait œuvre de Danny Elfman), PEM en ressort très spectaculaire, diversifié (réservant même un titre très axé Indus avec "Puritania") et va en scotcher plus d'un, malgré un mixage bouclé à l'arrache, donc épisodiquement défaillant, et un Vortex qui ne plait pas à tout le monde (mais le peut-il seulement ?).
La prod' Fredman Studios en met plein la vue, certes, mais elle marque aussi l'entrée de Dimmu Borgir dans son ère "synthétique", comprenez par là trigger à outrance et textures sonores plastico-cliniques, sans compter un Shagrath subitement pris d'une passion immodérée pour les gadgets déformateurs de voix.

Passé quelques intermèdes live ("Alive in Torment", "World Misanthropy") avec pour la première fois de leur carrière un line-up intact, et voilà que déboule le blockbuster "Death Cult Armageddon" (DCA en 2003), reprenant globalement la formule de PEM en amplifiant ce qui a fait son succès, à savoir sa grande diversité (on navigue de compos complexes et grandiloquentes telles "Vredesbyrd" à d'autres plus foncièrement metal et directes, comme "For the World to Dictate our Death" ou "Heavenly Perverse"), ses poussées Thrash Galderiennes ("Lepers Among Us", "Cataclysm Children") et son orchestre (le philarmonique de Prague au grand complet) à l'élan cinématographique. Mustis n'a jamais caché sa grande consommation de BO de films, et ses créations portent cette fois-ci la marque de John Williams, particulièrement vivace sur "Progenies of the Great Apocalypse" et "Eradication Instincts Defined".
DCA envoie la sauce, mais pousse aussi le bouchon (trop) loin avec les accessoires et artifices en tout genres (chant clair de Vortex pas forcément à sa place, les micros à filtres de Shagrath utilisés jusqu'à en devenir fatiguant) et la production méticuleusement passée au Cif décapant.

Un peu comme une superproduction hollywoodienne prévisible autant que surfaite, noyant son manque d'inspiration scénaristique sous une dose massive d'effets spéciaux et de séquences pyrotechniques ébouriffantes, Dimmu Borgir laisse systématiquement cette mauvaise impression de dissimuler un certain manque d'idées et de réelle créativité derrière une production chargée et des tonnes de riffs pétaradants et d'orchestrations efficaces mais ô combien faciles. C'est distrayant, ça s'écoute sans faim, mais ça commence à foutrement sentir le pâté … ou plutôt le navet …

In Sorte Diaboli : le navet

… Et pourtant, le réenregistrement complet de "Stormblåst" en 2005 était plutôt engageant. Le fait que Shagrath et Silenoz se soient reconcentrés pour l'occasion sur leur microcosmique duo (n'ayant que Mustis aux claviers et Hellhammer à la batterie en tant que guests), les retrouvailles avec Peter Tägtgren, comme au bon vieux temps, … tous ces éléments ont certainement concouru à un retour à une expression plus pure et moins artificielle, bien que cette relecture, au demeurant fort intéressante, ne parvienne pas à recréer l'aura éminemment mélancolique et mortuaire de l'original.

Un intermède qui n'aura fait que retarder l'inéluctable plantage qui finit par arriver sous la forme du poussif "In Sorte Diaboli" (ISD en 2007). Certes, l'album s'est plus que bien écoulé (la franchise DB a toujours bonne côte), mais pour nombre d'auditeurs avisés, ISD est un ratage.
Mu par une subite envie de s'atteler à créer du matériel plus sale et brutal, Dimmu Borgir s'est planté. Il l'a voulu, mais le pouvait-il vraiment, à s'être forgé un revêtement si aseptisé depuis de nombreuses années, à grands renforts de PEM et DCA ? L'objectif était difficile, sinon impossible. Le grand retour du son polymérique des Fredman Studios coupe net tout semblant d'effluves démoniaques. Hellhammer, usé par les années et remplaçant au pied couché un Nick Barker parti (ou viré ?) pour on ne sait quelle raison, donne l'impression de jouer avec ses béquilles, tandis que Mustis, quelque peu remisé au placard, manque cruellement.
Dimmu Borgir y perd en bombastique autant qu'en liant, laissant sur le devant de la scène des guitaristes moulinant à vide, agençant quantité de riffs plats et peu inspirés par-dessus la jambe. Bref, un groupe en totale perte de vitesse et qui, sans l'abattage de Mustis et avec un Galder un poil fainéant, sans la force de frappe de Nick Barker et avec un Hellhammer cramé jusqu'à la moelle, ne propose plus grand-chose d'attrayant.

Aujourd'hui, Dimmu Borgir s'est recentré autour du trio Shagrath / Silenoz / Galder, après les évictions simultanées de Mustis et Vortex avec pertes et fracas (Hellhammer n'était apparemment qu'intermittent de spectacle).
Comment vont-ils réagir ? Quelle orientation vont-ils adopter pour leur éventuelle contre-attaque ? Difficile à prévoir pour le moment, mais une chose est certaine : la Forteresse n'est plus pour l'heure qu'un amas de Lego, et redorer son blason ne sera pas une mince affaire pour nos trois gaillards …

Article réalisé par ArchEvil, BeerGrinder, CirithUngol, Eulmatt et Vinterdrøm

10 commentaires:

Kévin a dit…

Juste : Bravo.
Ecrit avec passion et talent; un contexte qui me semble bien remis à sa place et une objectivité musicale intègre.

Du travail de pro.

ROSENROT a dit…

Merci pour tout ce travail, les trve blyons. Heureuse de vous revoir à l'oeuvre pour instruire un peu plus les inkvltes !
Maria

Wyndorel a dit…

Je n'ai pas encore pris la peine de lire davantage qu'en diagonale votre rédaction, dont j'admire l'ambition, mais tenais malgré tout à vous notifier, sans vouloir vous admonester pour autant, qu'un supplément de retenu dans vos jugements rendrait cet article d'autant plus valable à mon sens. De toute évidence, il est nécessaire de faire des choix et d'exposer (donc imposer par extension, bien que l'on en fasse ensuite ce que l'on désire) une certaine vue globale de la chose. Cependant, il serait judicieux, dans le discours, de ménager une certaine liberté de jugement au lecteur qui pourrait se sentir froissé par certaines allégations ne relevant que d'un point de vue purement personnel. Dois-je le rappeler, nulle objectivité ne peut exister, surtout en ce qui concerne les domaines artistiques...

BEERGRINDER a dit…

Merci pour ton avis.

Cet article n'a pas pour but de masquer nos préférences où de pondre des choses froides et précises comme dans le dictionnaire ou wikipédia, encore moins de ménager l'auditeur d'ailleurs...

Nous ne nous sommes pas contenté d'une description plate qui ne froisserait aucune sensibilité, au contraire.

En travaillant sous la bannière des trublions, nous l'allions surtout pas resté dans le politiquement correct, alors si les insultes fusent sur l'article de Impaled Nazarene, si la moquerie est omniprésente sur celui de Dimmu Borgir ou si l'admiration transpire de celui de Sacramentum, c'est voulu.

Tant pis pour la susceptibilité de l'auditeur, on est pas là pour plaire à un maximum de gens.

Wyndorel a dit…

Certes, si vous l'assumez pleinement, je ne peux que respecter ce choix. Ceci dit, il n'était aucunement question pour moi de vous inciter à lisser le propos, à faire bonne figure, car son but est bien de dépeindre la chose avec passion et sincérité, incluant les choix personnels qui s'y rapportent, et je n'entendais donc pas que vous trahîtes vos opinions. Seulement, je pense qu'un peu de sagesse en sus lui octroierait une étoffe supérieur au "simple" commentaire personnel (si je peux me permettre de réduire votre conséquente rédaction à ce terme chétif), car l'impartialité n'est pas de mise ici, et je le regrette un peu.
Pour le reste, la parallèle avec Wikipédia m'amuse tant ce site regorge d'inepties lorsque l'on consulte des pages métalliques notamment, manquant totalement d'érudition et d'impartialité parfois...

Wyndorel a dit…

Je viens de faire un tour sur le topic des Trublions de SoM (metal & associés) et l'intervention d'Eulmatt recadre parfaitement vos intentions, que je me dois alors d'honorer.

BEERGRINDER a dit…

C'est vrai que j'aurais du préciser : des choses à la wikipédia froids, précis et inexacts ha ha...

La mise en commun de nos quelques connaissances communes, le vécu des membres des trublions (qui ont pour la plupart bien connu cette époque de la seconde vague et s'en sont imprégnés)ainsi que leur expérience dans le fait de partager leurs écrits, je pensais que tous ces éléments suffirait à faire un ensemble crédible et solide, apparemment ce n'est pas le cas...

Si cette rédaction apparait à tes yeux comme un simple commentaire personnel manquant de sagesse et de recul, alors nous avons raté complètement notre coup.

De toutes façons impartialité rime parfois (souvent) avec aseptisé, et c'est un écueil qu'on ne peut pas se permettre sous la bannière des trublions.

Wyndorel a dit…

Oui, je conçois que ce genre d'exercice soit périlleux et délicat, tout autant que laborieux. Il n'est donc pas nécessaire de requérir ma bénédiction (j'ironise bien sûr, sachant tout à fait que ce ne saurait être le cas) car je reste intraitable et qu'il est donc difficile de me satisfaire pleinement.

Sur ce, bonne continuation.

Maxwell a dit…

C'est très agréable à lire. Ça transpire la passion et il y a une maitrise sans faille du sujet !

Je suis un énorme fan de DCA et j'ai apprécié ISD. C'est pas pour autant que je me sens "froissé" par l'article des Trublions. C'est rare aujourd'hui de tomber sur des webzines avec un cachet d'écriture aussi original et amusant à lire tout en restant intéressant et exacte dans les propos.

Nan, franchement continuez comme ça. Si ça peut manquer légèrement de tact dans les propos (et on aura lu pire) c'est aussi ce qui fait le charme de ce blog.
Et c'est bien l'avantage du Net que d'avoir une tonne de points de vue différents, rédigés avec plus ou moins de talent.

K_TRAXX a dit…

Ebouriffant d'érudition et très instructif, tout mes remerciements, je découvre des albums magnifique, et en considère d'autres différemment maintenant. Je m'accommode très bien de la subjectivité du propos, elle est naturel, c un peu le principe de SOM, et la première chose que je fais, c'est bien d'écouter moi même les titres sur ytube.

Juste si vous pouviez supprimer les "tafiolles" et "musique de PD" etc... ça pue l'homophobie, c'est inutile, même si c'est peut-être dit juste avec la force de l'habitude, moi ça me chiffonne et ça me gâche la lecture.

Merci et Bravo !